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Haïti dans le monde

Une anthologie pour déterritorialiser et décomplexer…

par James Noël et Rodney Saint-Éloi

Cette anthologie a cela de très particulier en ce qu’elle rassemble à la fois un certain nombre de peintres et un nombre certain de poètes. Une union libre étalée sur plus de six cents pages, avec une soixantaine d’artistes parachutés de trois générations différentes. Une tentative de concilier aujourd’hui deux formes d’art, qui étaient pourtant si liées.



On se rappelle au début du Centre d’Art en Haïti dans les années quarante la cohabitation entre peintres et auteurs. Les deux écritures se recoupaient, les imaginaires aussi. Et les premiers critiques n’étaient ni chirurgiens ni marchands, ils cherchaient en dessous des formes et des couleurs l’audace de la représentation.

Les créateurs de ce Cahier ne résident pas tous au pays natal. Question de déterritorialiser. De situer Haïti au coeur du monde et de la diversité. Une manière de répondre présent au combat du monde. De dire non surtout à l’indigénisme et au noirisme bon marché qui ont perverti les imaginaires. Nombre de ces auteurs habitent en France, résident au Canada ou encore aux États-Unis, et pour rendre finalement le rapport de cet atlas littéraire éclaté, le grand nombre habite en Haïti, y professe au jour le jour le métier de peintre et / ou de poète, dans la fragilité d’un pays aux rêves inondés.
Le mode d’emploi pour une telle anthologie nous semble simple : laisser ouvertes les fenêtres, tendre la main et le coeur aux autres, aller lentement à l’intérieur de la chose poétique, lutter contre la censure, sortir du cercle de la punition et de la récompense, être tout simplement en marge des chemins des notables qui voient toujours de travers et qui pensent toujours trop en rond. Cette anthologie est en ce sens atypique. Il n’y a ni ayants droit, ni experts, ni tyrans démoniaques, ni démolisseurs patentés. On y retrouve seulement des gens qui dérident les mots et les couleurs, qui contraignent le soleil à rester debout dans l’horizon troué et qui poursuivent un impossible rêve.

Le pari dans cette anthologie est qu’il y a des dizaines de jeunes qui sont ici à leur première publication… qui écrivent ou qui rêvent de ces pages. Et voici, ces pages sont noircies à l’encre du poème. Est-ce une bonne chose cette manière de décloisonner, de donner à ces jeunes gens avides de pain, d’eau et de mots ces quelques pages ? Quel sens peut donc avoir cette ouverture poétique, qui fait des mots et des formes une aventure inconnue, dans ce pays où d’ordinaire, on est écrivain en famille comme on accueille un héritage. Peut-être que certains d’entre eux ne dépasseront pas cette publication. Peut-être aussi que c’est la figure de Legba qui vient sauter les barrières dans ce pays qui avance d’une exclusion à une autre.
C’est en fait l’objet même de cette anthologie de brandir les armes miraculeuses de la colère
De donner voix et corps à ces jeunes affamés de l’espoir
D’incendier les citadelles de l’ennui et de la bêtise
De dire oui à l’ensemencement de la colère
D’apprendre à regarder demain avec dans les yeux mille soleils cannibales.

Certes, outre le décloisonnement et la déterritorialisation, ce qui particularise ce collectif est la colère qui travaille les textes et ces toiles de la troisième génération, et qui affirme, exprime, étale au grand jour un univers vivant, sous les décombres d’un pays sinistré. Et cette parole de révolte, d’espoir, d’amour, de bonheur trahi, espéré, reporté fait que l’on perçoit à travers ces bouts de phrases trop hachées, ces émotions qui enivrent comme un bon coup de rhum, et ces douleurs absolues comme si à l’autre bout du combat, l’espoir était l’unique rendez-vous.
Voici une anthologie qui dit la vigilance et la révolte…
Voici une anthologie qui ramasse les cris des fils et des filles d’une nation.
Voici une anthologie qui rassemble le grand cri des orphelins. De ces fils et filles illégitimes de la nation qui crient leur grand cri comme un grand boucan de ferveur pour dire merde aux bien-pensants, et pour refuser l’héritage, et pour signifier la solitude immense d’être des fils sans passé, et pour marquer la rupture : les aînés sont bel et bien morts au miroir de leur confortable pustule de honte et de misère.
Ces jeunes qui ont appris sans savoir comment à dormir les poings fermés, avec les vers de Césaire se sont réveillés en criant : « Mon nom : offensé ; mon prénom : humilié ; mon état : révolté ; mon âge : l’âge de la pierre. »
Voici une parole inhabituelle qui crache comme un volcan et qui traverse le monde pour refuser la mort.
Jamais dans cette littérature, un seul ouvrage n’a réuni autant de naissances que celui-ci. Naissances qui restaient en veille ou demeuraient latentes jusqu’à hier, s’affirment aujourd’hui comme des bombes à retardement. Une explosion massive de sang neuf dans le corps des textes, un boucan d’artifices dans la nuit poétique.

En cet âge triste composé d’assis et de poètes à gage, quoi de plus heureux qu’une arrivée en foule, de femmes et d’hommes aux mains libres.

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Samedi 23 Mai 2009
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