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Haïti dans le monde

Port-au-Prince en Sept lieux par Jean-Marie Theodat



De toutes les grandes villes d’Haïti, Port-au-Prince est à la fois la plus étendue et la plus récente. Elle a été construite bien après le Cap-Français, après les Cayes, après Jérémie. En elle se concentrent aujourd’hui tous les pouvoirs et tous les problèmes de l’Etat haïtien. S’y intéresser est donc en soi un sujet d’importance, mais le faire après le séisme du 12 janvier 2010, c’est toucher la question à la racine à un moment crucial de l’existence de la nation. Après une longue crise politique de plus d’un quart de siècle, le pays semble sur le point d’accepter durablement les règles de l’alternance démocratique. En attendant de trouver les vrais chemins du développement économique, le pays doit faire face à un considérable défi : reconstruire la capitale, siège symbolique du pouvoir et de l’Etat.

La tremblement de terre qui a dévasté la capitale haïtienne, causé plus de 300 000 morts et disparus et entraîné le déplacement de plus de 1,5 million de personnes a donné le branle à un débat des plus vifs : faut-il, ou non, déplacer la ville ? Certains pensent que oui : la ville étant construite sur un champ de failles, il faut s’attendre à de nouveaux épisodes sismiques aussi dévastateurs à l’avenir que celui de janvier 2010. Donc autant profiter (en quelque sorte) de la catastrophe pour remodeler en grand la capitale, la déménager et la reconstruire ailleurs. D’autres pensent le contraire : « la capitale est un phénix, elle renaîtra de ses cendres, parce qu’elle est éternelle ». Eternelle ?

Port-au-Prince, fondée en 1749 par les Français pour remplacer le Cap comme capitale de la colonie, était encore au début du vingtième siècle une grosse bourgade posée au fond de la baie du Cul-de-Sac qui a fini par donner son nom à la plaine. En un siècle la ville a connu des mutations décisives qui l’ont transformée en métropole caribéenne de première grandeur sinon toujours de première classe. Les problèmes rencontrés à Port-au-Prince sont ceux de toutes les grandes métropoles du monde : le poids du nombre, l’approvisionnement des marchés, l’assainissement, le drainage, les transports publics, les embouteillages, etc. Mais les commodités associées à cette fonction métropolitaine (facilité d’accès à certains services, connectivité à l’échelle planétaire) y sont plus rares, voire inexistantes. Aussi, est-ce à une métropole de type particulier que nous avons affaire, une ville caractérisée par le développement tardif mais accéléré dans un contexte de sous-développement économique et de crises politiques récurrentes.
Le propos est de saisir les grands traits de cette capitale et d’en brosser le portrait dynamique en insistant sur les lignes de force qui guident l’évolution du bâti et les tendances qui définissent une rationalité de fait derrière ce qui se fait. Soit un portrait en trois temps.

Le cadre physique

La capitale est établie sur un site de plaine encadrée de montagnes qui lui donnent un air d’amphithéâtre ouvert sur la mer. Plaine du Cul-de-Sac ! Le toponyme peut paraître étrange, et aurait pu être le fruit d’une fantaisie sans conséquence si cela ne renvoyait à une des qualités qui ont décidé les Français à s’y établir. En effet, par localisation au fond d’un golfe, la ville bénéficiait d’un mouillage à la fois tranquille et sûr. Ce qui obligeait l’ennemi, pour l’attaquer par la mer, à s’enfoncer loin à l’intérieur d’un espace sans issue, avec le risque d’être attaqué à revers, donc de se battre sur deux fronts. Stratégiquement, la nouvelle capitale présentait l’avantage insigne de moins prêter le flanc à des attaques de pirates ou de corsaires. Après les razzias opérées par les Anglais et les Espagnols en particulier contre les établissements français dans l’île, il devenait urgent de mieux protéger les lieux du pouvoir colonial, objet de toutes les convoitises des pirates. Un deuxième motif présidait au choix du site de la nouvelle capitale : l’amphithéâtre de montagnes offre un abri naturel qui protège le site contre les cyclones la plupart du temps. Les vents dominants étant de direction Nord-est, les cyclones venant du Sud-est, la ville est protégée de toutes parts et ses seules inquiétudes ont trait au ruissellement sur les versants du morne l’Hôpital qui peut donner lieu à des mouvements de masse et des glissements de terrain. Enfin, pour équilibrer l’aménagement de l’espace, assurer la domination du territoire, et consolider la mise en valeur de la Bande Sud de la colonie, un glissement de la capitale vers le centre du territoire, pivot de l’administration coloniale, a paru nécessaire. Pour toutes ces raisons, Port-au-Prince a bénéficié des faveurs de l’administration coloniale dans une conjoncture marquée par la promotion des paroisses du Sud et la recherche de meilleurs mouillages pour asseoir l’économie et le pouvoir. En ce sens, on peut dire que le site de la capitale est bien choisi.

Celui qui contrôle les échanges contrôle le territoire, c’est au nom de ce principe que la position de la capitale, au cœur du dispositif territorial, à mi-chemin entre le Cap et les Cayes, était un choix cohérent, de bonne logique géographique. Mais c’était sans compter avec l’actualité sismique de la zone, inconnue au moment de la fondation de la ville, mais assez vite révélée par le double tremblement de terre de 1751 (octobre et novembre). Cela n’a pas empêché la ville de croître et de se transformer en une métropole de plus de trois millions d’habitants et une conurbation dont les extrêmes définissent un périmètres de plus de 300 kilomètres carrés. Le tissu urbain est constitué aux deux tiers de quartiers non planifiés, pas forcément des bidonvilles, mais à la disposition anarchique. Cette agglomération a prospéré comme un chancre sur les piémonts du morne l’Hôpital et dans les gras sillons de la plaine du Cul-de-Sac, elle a avalé peu à peu, faubourg après faubourg tout le terrain accessible autour d’elle. D’abord à pied, à dos d’âne et à cheval, puis à bicyclette, en voiture et désormais à moto. Une cartographie de la croissance urbaine revient à faire en filigrane l’histoire des modes de transport, chaque type de véhicule apportant son auréole au-dessus de la dernière, comme les éléments emboîtés d’une poupée russe. Depuis Bon Repos à Mariani, de Pétion-Ville à Cité Soleil, c’est une seule et même agglomération de tôles et de ciment qui se poursuit d’un seul tenant, avec ici et là des îlots de verdure qui résistent encore à la pression immobilière. Or nous savons désormais que le sous-sol de la capitale est instable. Que faire à présent ?

Savoir est un viatique : certaines informations ont le mérite de mettre à la disposition des décideurs publics des données sans lesquelles aucun aménagement durable n’est envisageable. Mais savoir, c’est aussi un droit du citoyen. Aussi, à l’heure où la capitale haïtienne est bouleversée dans ses structures et ses fondements, avons-nous ressenti le besoin de dresser un portrait de la capitale sur le point de disparaître. Une nouvelle ville est sur le point d’être construite, du moins dans le périmètre décidé par la commission chargée de la reconstruction. Mais cette ville n’aura jamais le même tracé, la même densité démographique et humaine de la ville d’avant. Mieux comprendre le fonctionnement de la ville d’avant pour mieux anticiper les dysfonctionnements de la ville à venir, tel est le propos de cette présentation.

Il s’agit rien moins que de procéder à une archéologie visuelle anticipée de la capitale, en donnant à voir et à comprendre les lieux qui bientôt n’existeront plus, ou en tout cas qui se présenteront sous d’autres formes que celles que nous avions connues. Nous avons dans notre traversée de la capitale de fait un transect, comme une coupe dans l’épaisseur historique sociale de la capitale.

Le poids du nombre

La capitale haïtienne comptait à peu près trois millions d’habitats au moment du tremblement de terre, soit un Haïtien sur trois. La seconde vile la plus peuplée, le Cap Haïtien compte à peine 300 000 habitants, soit un rapport de un à dix entre la première et la seconde ville de la hiérarchie urbaine. On parle de macrocéphalie urbaine pour caractériser ce développement déséquilibré d’une ville par rapport à toutes les autres dans le réseau urbain national. Ce déséquilibre profond s’explique par la centralisation des dépenses publiques et la concentration en un même lieu de toutes les ressources du pays. Pour les services les plus rares comme l’éducation, la santé et certains loisirs, certains vont naturellement se rapprocher de la capitale. La capitale accueille la moitié des équipements hospitaliers, les 2/3 des banques et les ¾ de l’enseignement supérieur, 80% de l’énergie consommée dans le pays l’est dans la capitale. Un tel déséquilibre dans la répartition des richesses et des services entraîne une polarisation excessive des lignes de force de l’économie et de l’organisation de l’espace en faveur de la capitale et au détriment des autres villes de province laissées plus ou moins en léthargie par le pouvoir central. A tout prendre, un job de vendeurs de cartes téléphoniques sur les trottoirs de la capitale rapporte davantage que le travail d’un ouvrier agricole. Un « chany » gagne mieux sa vie qu’un journalier de l’Artibonite. De là l’afflux continu de population d’origine rurale ou provinciale. A partir des années 1960, la capitale haïtienne entre dans une transition urbaine qui la voit se détacher du lot des capitales départementales et adopter un modèle de croissance qui s’est d’abord nourri de l’afflux des élites urbaines de province : pour se rapprocher du pouvoir ou pour disposer des aménités liées à la fonction de capitale économique du pays. Puis sont arrivés les plus pauvres, en nombre croissant à mesure que s’épuisait la réserve de « bourgeois » de Port-de-Paix, de Bainet, de Jérémie, de Léogne ou de Jacmel.

La croissance de la population est due aujourd’hui à deux facteurs décisifs : l’exode rural et la croissance des faubourgs. Il a toujours existé un exode rural de proximité, séculaire et qui a toujours fait des campagnes à l’entour, de Grands Bois ou de la Coupe, le vivier naturel de recrutement de ses habitants. On considère que la capitale reçoit bon an mal an entre 75 000 et 100 000 nouveaux migrants chaque année. Selon que l’on retienne les limites de la ville ou de l’agglomération, on atteint un taux moyen de croissance urbaine de l’ordre de 5%.

L’autre facteur de croissance soutenue est l’extension des faubourgs avec un taux de croissance naturelle proche des caractéristiques des populations rurales qui forment le gros de la population. Celle-ci mesure la différence entre les naissances et les décès sur une année, et elle fait apparaître des taux particulièrement élevés. L’indice synthétique de fécondité des femmes haïtiennes est de 5 enfants par femme, mais cet indice tombe à trois en ville. Dans certains quartiers tels Cité Soleil (devenu une commune à part entière), Carrefour et Cité l’Eternel, ont des conditions socio-économiques d’une pauvreté extrême où cependant la population croît à un rythme accéléré. Même diminuée par les progrès récents dus au planning familial, la croissance de la capitale reste élevée. L’aire métropolitaine concentre 55% de la population urbaine du pays et le taux d’urbanisation totale est de 60 %.

La première conséquence de cette pression du nombre, c’est de faire déborder les limites de la ville. L’agglomération s’étend désormais sur toute la frange sud de la plaine du Cul-de-Sac et le piémont du morne l’Hôpital : de Jalousie à Martissant, en passant par le Canapé-Vert, le Haut-Turgeau et Carrefour-Feuilles, c’est une agrégation continue de quartiers non programmés qui prolifèrent comme un chancre sur ce qui reste d’espace boisé sur le versant de la montagne. Les constructions y sont de types très contrastés : des maisons de fortune faites de bâches et de planches, des demeures modestes de journaliers locataires, des maisons plus spacieuses en ciment pour classes moyennes décadentes et enfin, de plus en plus souvent, des enclos réservés avec des immeubles de deux à trois étages qui accueillent une clientèle plus sélect de fonctionnaires internationaux ou de cadres de la fonction publique. Cette croissance démographique s’accompagne d’une promotion administrative et d’une autonomie de gestion qui sanctionne l’évolution de la société en général. On va dans le sens d’une participation plus active de la population et de la société civile (associations, églises, syndicats, ONG, etc.) dans la gestion des affaires urbaines. Des tables de concertations intègrent de plus en plus souvent les membres des associations de quartier pour participer à des travaux d’utilité publique, à la gestion de certains services. Dans le domaine de la gestion de l’eau en particulier, l’expérience pilote des Comités de l’Eau qui associent la population des quartiers les plus démunis à la gestion et à la distribution de la ressource a été une expérience riche de leçons sur la disponibilité et le sens du civisme des plus pauvres.

Cependant, même en ville, les services de base ne sont pas assurés : à peine 30% de la population de la capitale sont raccordés au réseau d’adduction d’eau potable. Tout le reste doit recourir à des expédients plus ou moins coûteux. La collecte des résidus solides se limite aux quartiers centraux de la capitale : dans les périphéries, les déchets urbains sont brûlés sur place ou laissés sur la voie publique en tas que le vent disperse et où paissent des animaux laissés en liberté pour profiter des poubelles ouvertes de la ville.
Ainsi, certains quartiers autrefois périphériques, tels Turgeau, Lalue, Carrefour, etc. sont devenus des secteurs intégrés au fonctionnement de la ville, avec parfois une décentralisation des fonctions administratives. Delmas, Carrefour, Tabarre et Cité Soleil sont devenus des municipalités à part, le maire de Port-au-Prince doit désormais compter avec leurs voix pour la prise de certaines décisions d’aménagement qui engagent l’avenir de toute l’agglomération. Cette concertation, encore balbutiante ouvre des perspectives d’aménagement plus concertée et plus équilibrée.

La commune de Tabarre connaît de toutes les nouvelles municipalités, le rythme de croissance le plus soutenu. Compte tenu de son potentiel et des infrastructures qu’elle accueille (un aéroport, un parc industriel) et des ressources dont elle regorge (en particulier hydriques et agronomiques !) elle est appelée à devenir le nouveau pôle de croissance de la capitale. Tabarre commande l’ouverture à l’Est de la commune en direction de la Croix-des-Bouquets devenu en quelques années le relais avec la frontière dominicaine. Les échanges croissants avec le voisin dominicain font de Tabarre le point de passage obligé des camions qui traversent la frontière en direction de la capitale, et cela a décuplé la croissance de la commune. Les défis qui se posent à la capitale peuvent y trouver une solution, par l’anticipation de la croissance mais ce pourrait être également le tombeau de toutes nos espérances si rien n’est fait pour aménager le cours de la rivière Grise qui marque la limite avec la Croix des Bouquets et où les problèmes liés à l’exploitation du sable, d’une part, à l’occupation des berges et parfois même du lit majeur par des constructions anarchiques, d’autre part, posent un problème de fond.

La catastrophe du 12 janvier

Des différents éléments qui définissent le niveau du risque dans un site, il en est un qui ne souffre aucune mesure : c’est l’impact des autres facteurs de risque sur celui que l’on veut évaluer. Car Port-au-Prince est sujet à deux catégories d’aléas qui définissent deux équations du risque global. Si l’on accepte l’idée que le risque est le produit d’un aléa, d’une vulnérabilité sociale, d’une exposition durable et d’un coût, la capitale haïtienne doit compter à la fois avec l’aléa sismique et l’aléa cyclonique.

La mémoire des derniers séismes (du XVIIe siècle) s’étant perdue, les Portoprinciens ont pris l’habitude de se prémunir exclusivement contre l’aléa cyclonique. Même modéré par le double écran de montagnes représenté par la Selle et les mornes du Trou d’Eau, le site de la capitale est assujetti aux lavalasses et aux coulées subites de boues liées aux fortes pluies sur des versants pentus et élevés. Aussi a-t-on pris l’habitude construire des maisons en ciment, plutôt qu’en terre, avec des toits plats munis de gouttière (plutôt que le toit en paille ou en tôle à double pente) pour évacuer l’eau des pluies. La culture du risque étant exclusivement associée aux intempéries, le risque associé aux manifestations telluriques est resté sinon inconnu (un article de Claude Prépetit et Eric Calais publié en novembre 2008 insistait sur l’imminence d’une rupture majeure au niveau de la faille de Enriquillo où les tensions s’accumulent depuis plus de deux siècles) du moins secondaire dans les politiques publiques. La ville s’est étendue en l’absence de toute règle d’urbanisme, pour en guider les grandes lignes, de plan pour en équilibrer les services, de règles pour en assurer la sécurité. L’essentiel du bâti relève de l’auto construction, sans permis de construire valable, donc sans un organisme de contrôle de la conformité des lieux aux usages auxquels ils sont destinés.

Suite aux deux tremblements dévastateurs de l’année 1751, un arrêté municipal avait interdit de construire autrement qu’en bois dans la capitale de la colonie, comme dans le reste des îles. De là le paysage architectural typique des villes coloniales françaises : Saint-Domingue, principale cité française du Nouveau Monde tropical a donné le ton à Fort Royal et Pointe-à-Pitre en matière de style et d’urbanité. Le bois, l’esseinte, la tuile et l’ardoise ont été les matériaux de base qui ont donné forme à la ville coloniale française. Plus tard sont arrivés l’acier et la brique, à partir de la fin du XIXe siècle, lors du développement du commerce du café et de l’essor de la fonction portuaire de la capitale. Ainsi les rues du Quai, du Magasin de l’Etat, Bonne foi, des Césars, etc. toutes les rues du centre ont connu un passage progressif des maisons en bois et maçonnerie, à toits en double pente et décors de bois chantourné, à la maison-magasin qui combinait les fonctions de résidence et d’affaires : le magasin au rez-de-chaussée, le dépôt dans la profondeur de la parcelle, les chambres d’habitation au-dessus. L’essentiel de la vie sociale se déroulant dans les cours des demeures, sous de grands arbres fruitiers. Le boulevard Jean-Jacques Dessalines, la Belle-Entrée de la capitale, était alors une artère prospère où les boutiques rivalisaient d’élégance et les clients de bon goût. Certaines enseignes ont peu à peu quitté les lieux pour se réfugier à Pétion-Ville devenu le nouveau centre des affaires de la capitale, mais certaines y sont restées fidèles, quitte à avoir une annexe à Pétion-Ville, ainsi les Editions Henri Deschamps, l’Institution Saint-Louis de Gonzague (école privée pour clientèle riche).

Le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a surpris une capitale déjà empêtrée dans des problèmes de gestion d’une métropole de plus de trois millions d’habitants. C’était la fin de la journée de travail, la plupart étaient soit, sur le chemin du retour, soit en train de quitter des lieux de travail, d’étude ou d’activités arrivées à leur terme. Aussi, la catastrophe aurait pu être pire dans ses conséquences humaines si elle s’était produite une heure plus tôt ou une heure plus tard. Les secousses ont eu pour effets immédiats l’effondrement subit d’un certain nombre d’édifices entraînant la mort de centaines de milliers de personnes et des blessures graves à plusieurs dizaines de milliers d’autres. Les endommagements ont affecté indistinctement tous les quartiers, mais la gravité des conséquences est directement fonction du niveau de vulnérabilité qui caractérisait le site.

Cependant, force est de constater que les quartiers les plus insalubres et les plus précaires ont moins souffert que les quartiers plus huppés du Canapé Vert ou de Bourdon. Les bidonvilles, faits de matériaux légers et aux toits de plastic même situés dans des secteurs durement éprouvés, n’ont pas enregistrés autant de dégâts que les riches demeures de plusieurs centaines de tonnes qui se sont effondrées dans les hauteurs de Turgeau ou de Carrefour-Feuilles. Une bâche en prélart qui tombe ne fera jamais autant de blessés qu’une dalle de plusieurs centaines de tonnes.

Un an après le séisme, la capitale commence à peine à se remettre de ses blessures. Les 10 milliards de dollars promis n’ont pas été décaissés à plus de 10% de la somme globale et les réfugiés qui se sont entassés sur les places publiques attendent d’être relogés.
On considère que 600 000 personnes ont quitté la ville aussitôt après le séisme. Mais la plupart sont revenus, attirés par les perspectives d’emploi ouvertes par la reconstruction et la relance des chantiers ici et là dans la ville. Un an après le séisme, 680 000 personnes vivent encore sous des tentes ou dans des abris de fortune. Un nouveau bidonville est d’ailleurs apparu à la sortie nord de la capitale. Canaan compte 40 000 familles qui habitent pêle-mêle sous des tentes, collées les unes aux autres, en attendant de recevoir peut-être un jour, un logement définitif de la part de la mairie. Ce vaste bidonville de plus de 200 000 habitants est né de toutes pièces après le tremblement de terre avec l’afflux massif de personnes ayant tout perdu. Le terrain a été reconnu d’utilité publique par le gouvernement, il n’en fallait pas plus pour que les habitants de la localité se considèrent comme les légitimes propriétaires d’un fonds légué par l’Etat lui-même.

A peine un dixième des 21 millions de tonnes de gravats a été déblayé dans le cadre de la reconstruction de la capitale. La ville avait un taux de croissance annuelle de 5%, ce qui signifie que la population doublait tous les vingt ans. Qu’en est-il aujourd’hui ? Le subit exode qui a suivi le tremblement de terre a été rapidement suivi d’un retour des déplacés, de sorte que cette oscillation ne se verra pas dans la chronique démographique de la capitale. Port-au-Prince continuera de croître et de façon encore plus frénétique qu’avant, les réfugiés et les déplacés aspirant à un nouveau toit, il y a une pression foncière grandissante qui repousse chaque jour un peu plus loin les limites de la ville.

Ce rythme de croissance élevé a conduit à l’agrégation successive de quartiers plus ou moins précaires, toujours de façon anarchique est sans véritable modèle. La ville, depuis au moins deux générations, a crû sur le mode de la prolifération sans aménagement, ce qui a donné lieu à une extension accélérée de la zone construite. La ville qui fut dévastée par le tremblement de terre du 12 janvier 2010 s’étend sur une agglomération continue du bâti qui va de Léogâne à la Croix des Bouquets en passant par Carrefour et Pétion-Ville. Le long de la Nationale 1 en direction du Nord, et le long de la Nationale 2, en direction du Sud, et en fin le long des trois axes que sont Delmas, Bourdon et Canapé-Vert, la capitale tend à rejoindre les communes voisines autrefois éloignées d’elle et séparées par de l’espace rural. L’analyse des nouveaux itinéraires des tap-taps laissent assez voir que Léogâne, la Croix-des-Bouquets et Pétion-Ville sont devenues de lointaines banlieues de la capitale, avec tout ce que cela comporte d’avantages en services et d’inconvénients dans le fonctionnement au quotidien. C’est au cœur de ce dispositif humain de plus de trois millions d’habitants que se trouve la capitale haïtienne, objet de notre investigation.

Comment se reconstruit ou se rebâtira le reste ? Voilà la question que personne ne pose et à laquelle les citadins trouvent des réponses à la mesure de leurs maigres moyens.
Dans une ville éprouvée par un séisme majeur, les agrégations d’initiatives dénotent une atomisation de l’espace public entendu comme lieu de l’exercice de l’esprit civique. Nous assistons à une désagrégation de l’espace public qui se traduit par un délitement du tissu urbain que le séisme est venu ponctuer de façon sanglante. Mais ce n’est jamais que la conséquence d’une gestion urbaine laissée à vau-l’eau depuis des décennies. Les travaux de reconstruction plutôt que de lisser les différences socio-économiques qui caractérisent les usages de l’espace, risquent de plutôt les agrandir. En limitant leur intervention à un périmètre qui représente à peine le dixième de l’espace bâti, l’autorité politique fait un aveu de laisser-aller pour tout le reste. Quitte à laisser la main aux municipalités de banlieue pour la conduite et la maîtrise d’œuvre des travaux, c’était l’occasion de planifier la capitale dans sa dimension la plus régionale, de façon à transformer le bassin démographique de la capitale en bassin de vie, irrigué de forces vives, équipées de routes et d’infrastructures modernes, fonctionnelles.

A travers sept lieux, nous voulons faire le point sur la situation de la capitale un an à peine après le tremblement de terre. Il s’agit d’évaluer les dommages subis et d’introduire les éléments d’une analyse des lignes de forces qui maintiennent encore un semblant de cohérence entre les lieux et les liens, entre l’espace et la société qui l’aménage.

Les lieux de l’échange : la Croix des Bossales

Pour qui a connu le marché de la Croix-des-Bossales à la fin des années 1990, il y a eu une amélioration sensible de la situation, le marché ayant été refait à neuf avec l’aide de la coopération vénézuélienne. A l’origine, il s’agit de l’ancien marché où l’on vendait à l’encan les esclaves fraîchement débarqués des navires négriers. Située entre le port et les premiers entrepôts des habitations qui occupaient le fond de la plaine et le littoral, la Croix-des -Bossales est un haut lieu de sociabilité portoprincienne, le ventre et le cœur de la capitale.
Ce qui frappe en arrivant au marché, c’est la pression de la foule et le sentiment de pléthore qui se dégage des amas de marchandises dans un grand désordre de foire. Les étals des marchandes débordent de fruits et de légumes, de tissus et de biens de première nécessité qui donnent le sentiment de se trouver en un haut lieu de la consommation nationale. Cependant, dans un pays où 8O% de la population gagne moins que les 2$ quotidiens considérés comme le seuil de la pauvreté absolue, comment expliquer une telle impression de foisonnement du marché ? Comment fonctionne le marché et quel est son rôle au sein du dispositif territorial de la capitale ?
Le sentiment domine que le marché souffre d’une carence totale en infrastructures adéquates pour gérer des flux importants de clientèle motivée autant par le besoin de s’approvisionner que par la nécessité impérieuse d’échanger, au-delà des mots et des gourdes qui se passent de main en main. Ici nous touchons à la double dimension humaine et économique du marché. Au lieu d’un grand marché, il faudrait à la capitale deux autres marchés d’égale importance situés aux entrées Sud et Est de la capitale, de façon à créer un contrepoint à la polarisation excessive exercée la partie Nord de la ville.

Un marché capital

Le marché est à l’image de la capitale : il concentre en un même lieu les forces vives du commerce de la ville. C’est le premier centre d’entreposage et de commercialisation du pays. La situation en est idéale : loin des difficultés de circulation du centre la ville, à deux pas de la mer et à proximité de la clientèle nombreuse des bidonvilles. Entre Cité Soleil et Cité de Dieu, Croix-des-Bossales apparaît comme le pivot d’une palanche à deux paniers. Avec plus de 300 000 habitants à chaque bout, le marché à de quoi se maintenir en activité vingt-quatre heures par jour.
En effet, le marché est au centre d’une agglomération où convergent les deux principales voies qui traversent le pays en un axe unique : le boulevard Jean-Jacques Dessalines. La proximité du port et des gares routières attestent le caractère marchand de la ville qui fut à la fois le relais, la tête de pont, le débouché et le point de départ des échanges de biens et de services avec le reste du pays et l’étranger.

Ce marché est devisé en quatre plateformes spécialisées qui drainent l’essentiel des biens qui s’échangent dans la capitale. D’un côté les produits vivriers agricoles, de l’autre la poissonnerie et la boucherie, à part sont les tissus et les pèpè, également à part sont le charbon et le bétail vivant. Le sol a été rénové et fait en ciment. Cela change du bourbier ancien et des odeurs de pourriture qui accompagnaient sans façon la visite au marché.

Un marché à trois temps

Le marché commence à s’installer à partir de quatre heures du matin. C’est l’heure de l’arrivée des premiers camions de province qui y déversent leurs cargaisons de fruits et de légumes venus du Nord et du Sud et que convergent à la Croix-des-Bossales comme l’eau au fond d’un entonnoir. L’aube est alors chargée de la rumeur des camions, de hélements nerveux des débardeurs et des « bèfchenn » qui transportent sur leurs épaules les sacs de plusieurs dizaines de kilos. Les marchandises sont d’abord entreposées dans des halles situées le plus souvent dans les rues avoisinantes. Ces rues sont le prolongement à l’extérieur du marché dont les capacités de stockage sont limitées. Il faut interpréter la spécialisation de la rue du Quai, de la rue Bonne Foi, du Bord-de-mer en général, dans l’import-export, comme un effet de la proximité de la Croix-des-Bossales et de son rayonnement sur le reste du centre-ville. Le boulevard Jean-Jacques Desalines dont les enseignes et de magasins spécialisés dans le commerce et les services (banques, assurances, télécommunication) appartient à ce cœur de l’activité brutalement dévastée par le séisme du 12 janvier. Les anciens magasins, en brique, aux portes en fer dominaient de leurs perrons relevés une chaussée sujette à des inondations fréquentes en cas de pluie. Ce secteur est aujourd’hui le plus durement touché par les effets du séisme. Autrefois, dès quatre heures du matin, l’activité battait son plein de la rue des Remparts à la rue Bonne Foi, de la rue Courbe à la rue du Centre pour achalander les étals des magasins du Bas Centre Ville.

C’est autour de Midi que le marché atteint son maximum d’activité avec les achats liés à la préparation du repas de la mi-journée. En dépit de la chaleur, de la poussière et de la précarité des installations, l’atmosphère y est hospitalière et alléchante. Les produits, entreposés parfois à même le sol, sont l’objet d’un marchandage serré entre pratiques qui donnent lieu à une réduction de plus de la moitié du prix initial proposé au client. Le tout est de savoir marchander et tourner le talon au moment opportun pour faire plier le récalcitrant.

A partir de 18 heures, le marché change de physionomie et de fréquentation. Les plus pressés des vendeurs commencent à plier bagages, à mettre sous cadenas leurs entrepôts et regagner leurs pénates. On s’avise alors que certains passent la nuit sur les lieux et que les tables de ciment qui servent à exposer la marchandise le jour, sert la nuit à d’autres usages, que les petits vendeurs à la sauvette laissent parfois la place à de gros trafiquants de drogue qui règnent en maîtres sur cet « antimonde ». Au plus profond de la nuit, il se passe des choses difficiles à raconter, ardues à documenter sans se mettre soi-même en danger, mais il est notoire qu’une grande partie des trafics et des activités illicites s’y déroulent également. Cette zone de non droit a longtemps échappé au contrôle des autorités, livrées aux gangs et, de ce fait soumise à un régime de police de guerre. Les militaires brésiliens qui en ont assumé la charge dans le cadre de la MINUSTHA y déploie des armes et des équipements digne d’un champ de bataille.

Un marché à trois régimes

Le marché de la Croix-des-Bosssales est d’abord un marché de gros. La proximité du port et des grandes gares routières offrent un potentiel de développement des activités de manutention et d’entreposage sur un mode plus formel qu’aujourd’hui. Les nouveaux magasins construits avec l’aide de la coopération vénézuélienne permettent de garder les marchandises dans des conditions plus hygiéniques, plus humainement acceptables. On voit ici et là des signes du tremblement de terre, mais dans l’ensemble, le marché a traversé le séisme sans grand dommage.
C’est également un marché de demi-gros : pour les provisions alimentaires et les produits de première nécessité mais aussi pour certains biens d’équipement, la Croix-des-Bossales est le lieu d’approvisionnement des marchés secondaires qui ont fleuri dans les banlieues et qui envahissent les chaussées de la route de Frères, de la route de Delmas jusqu’à Pétion-ville et Carrefour. Les boutiques sont alors entre les mains d’entrepreneurs qui approvisionnent à leur tour de petits épiciers du centre-ville.
C’est enfin un marché de détail. La foule qui s’y presse est composée pour moitié de vendeurs ambulants qui proposent à la clientèle de passage divers produits. Ce marché de détail ambulant est également destiné aux classes moyennes qui s’y approvisionnent quotidiennement. La Croix-des-Bossales est le paradis du secteur informel qui y trouve un terrain pour prospérer : vendeurs de borlette, vendeurs de médicaments, porteurs d’eau et prestataires ambulants de services cosmétiques y font de bonnes affaires. Les quatre plateformes sont d’intérêt économique inégal : les biens et provisions alimentaires sont majoritaires. Deux ports servent à achalander ce grand marché : celui de Cité Soleil, dédié au cabotage, celui du warf international pour les biens importés. Mais la Croix-des-Bossales est également devenue un lieu de redistribution des produits dominicains : viande, œufs, charcuterie, alcool, etc.
On peut dire que la Croix-des-Bossales a traversé sans encombre le tremblement de terre, mais que ce marché est désormais insuffisant pour répondre aux normes d’une capitale du XXIe siècle, et à la demande d’une conurbation de plus de trois millions d’habitants. La chaîne du froid n’existe pas autrement que sous la forme des vendeurs de glace industrielle : la viande et le poisson sentent et c’est mauvais signe sur l’état de l’hygiène du marché. Les toilettes publiques sont dans un état déplorable, l’espace réservé à la restauration est un terre-plein à ciel ouvert où les clients prennent debout au soleil ou accroupi à l’ombre d’une tonnelle pour prendre à la hâte un « chenjambe » à cinquante gourdes. L’espace alloué est trop exigu, les infrastructures et les services liés à la fonction commerciale n’y sont pas à la hauteur des attentes et finalement l’impression de pléthore que l’on a en entrant dans le marché est une illusion liée à la petite taille relative du marché. Il y a donc un effet d’entonnoir, un sentiment de congestion du trafic et du passage à tous les stades du marché.

Les lieux du pouvoir : le Champ de Mars

Le Champ de Mars est de tous les quartiers le plus important de la capitale. C’est à la fois le centre et le cœur de l’agglomération. Et pourtant, force est de constater aujourd’hui que le Champ de Mars n’est plus ce qu’il était. La plupart des immeubles se sont effondrés, les fonctions anciennes de lieu du pouvoir ont été remplacées par d’autres activités plus triviales qui dénotent un certain déclin du pouvoir lui-même : des vendeurs ambulants, des laveurs de carreaux, des marchands de pistaches harcèlent le passant jusque devant les grilles du palais. Quelle différence avec les années 1980 où il était même interdit d’emprunter la rue qui longe les grilles du palais.
La question se pose de savoir si la transformation de cette place publique en espace de refuge pour personnes déplacées est à l’image de l’effondrement de l’Etat : un accident de parcours ou une tare indélébile ? Nous voulons y voir plutôt le lieu des transformations profondes qui sont à l’œuvre au sein de la société et que la crise du 12 janvier 2010 est venue révéler au grand jour. De la façon dont seront traités les réfugiés du Champ de Mars dépendra l’avenir de tout nouveau pouvoir en Haïti. De la façon dont sera restituée la place du Champ de Mars à ses usages d’avant dépendra l’avenir de l’Etat. Pour comprendre les lignes de force de l’évolution du pouvoir, le Champ de Mars est un poste d’observation idéal.

Le Champs de Mars est le cœur symbolique de la capitale

C’est avant tout le lieu où se mettent en scène la ville et le pouvoir. On y trouve des immeubles remarquables distribués de part et d’autres de rues spacieuses et plantées d’arbres centenaires : le Palais National, résidence du Président de la République, le palais de Justice, le palais des Ministères, les Casernes Dessalines, le Panthéon National et enfin la Direction Générale des impôts. Tous les symboles de l’Etat sont là. Et c’est précisément tout cela qui s’est effondré le 12 janvier 2010, laissant le sentiment d’un Etat encore plus fragile que la métaphore ne le laissait imaginer. Le palais des Ministères datait du XIXe siècle, les Casernes Dessalines le Palis de Justice et le Palais National du début du XXe siècle, la DGI des années 1960. Ces immeubles avaient l’avantage de réunir autour d’une même place les différents organes du pouvoir. Il y avait enfin le quartier général des Forces Armées d’Haïti. Le pouvoir militaire, le pouvoir civil et l’administration trouvaient là leurs repères et leurs références spatiales et c’était le lieu des grands rassemblements publics et des manifestations populaires. Jusque dans les années 1980, il y avait une tribune en fer d’où le président et son entourage assistait aux défilés militaires et recevait les hommages de la foule. Dans la mise en scène du pouvoir, le Champ de Mars était à la fois la scène, les coulisses et l’orchestre. Le lieu de la représentation la plus sacrée de l’idée de nation.

Le Champ de Mars est le lieu de l’hommage aux héros de l’Indépendance

On y trouve la statue de Toussaint Louverture, de Dessalines, de Christophe et de Pétion. De pied en cap ou représentés sur leurs montures, ces chefs de guerre apparaissent dans leur majesté sur des piédestal ou des socles qui dominent la population de loin et de haut. Il est à signaler qu’aucun de ces statues n’a bougé de son socle et que de tous les symboles de la nation, ceux-là ont résisté au séisme et continuent de rappeler aux générations le sacrifice de ceux qui ont décidé de vivre libres ou de mourir. On y trouve enfin le lieu de la mise en scène d’un certain populisme autoritaire : celui de Duvalier à travers la statue du Marron Inconnu, œuvre de l’architecte et sculpteur Albert Mangonès et qui est devenue avec la figure héroïque du marron, le symbole de l’indépendance. Cette statuaire héroïque a de quoi entretenir la flamme du patriotisme et la mémoire des durs sacrifices consentis par des générations d’esclaves marrons avant l’accession à la liberté. Dans les années 1990, puis à la veille de 2004, le président Aristide marqua également son époque en faisant ériger un monument pour célébrer le bicentenaire de l’Indépendance.

Le Champ de Mars est aussi un jardin public

Avant d’être envahi par une foule de réfugiés, le Champ de Mars était le plus grand parc urbain, l’espace vert le plus fréquenté de la ville. Lieu de promenade et de rendez-vous le plus ouvert et le plus frais de la ville, c’est au Champ de Mars qu’ont commencé bien des idylles. Tout autour se trouvaient des lieux de culture et de création qui ont disparu avec les années mais dont le souvenir est resté vivace. Sous les grands acajous, les amoureux aimaient à se retrouver pour profiter de la fraîcheur des pelouses et de l’intimité d’une rencontre à l’écart des yeux connus. Le soir, les écoliers et les étudiants des quartiers voisins s’y retrouvaient pour étudier à la lueur des lampes de l’éclairage public. Il y avait concert tous les dimanches sous le kiosque et les musiciens du palais national y venaient répéter en présence d’un public d’amateurs et de badauds ravis. C’est au Champ de Mars que convergeait le défilé du carnaval et que circulaient les bandes montées sur des chars au milieu des stands dressés de part et d’autre des principales rues du parcours. Entre la rue Capois et la rue Monseigneur Guilloux se trouvaient les salles de cinéma les plus célèbres de la ville : Rex Théâtre, Triomphe et Paramount. Le Capitole n’étant pas très loin à pied.

Un espace de refuge pour personnes déplacées

Plus de trente mille personnes vivent désormais dans des abris de fortune sur l’esplanade du Champ de Mars et partout où il y a de l’espace entre les décombres des différents palais effondrés. Ces personnes sont issues des quartiers voisins et surtout des bidonvilles de la capitale où les dégâts, même limités ont mis dans un tel désarroi les habitants, que certains ont préféré abandonner leurs maisons faites de bric et de broc pour entrer sous les tentes offertes par les institutions internationales chargées d’acheminer l’aide aux victimes du séisme. Des activités récréatives sont organisées pour entretenir une certaine atmosphère civique et joyeuse, mais l’essentiel reste que les gens ne pourront pas séjourner plus de deux saisons de pluies. Des latrines ont été installées juste en face du palais national pour répondre aux besoins d’une population nombreuse et habituée à des standards de vie très bas. De là la dégradation visible des conditions sanitaires aux abords du palais qui ressemblent de plus en plus à un terrain abandonné par le pouvoir central aux plus démunis.

Un espace de conquête pour le pays en-dehors

Il fut un temps où, pour résider en ville, il fallait justifier d’un emploi formel et d’un domicile fixe. Les autres étaient automatiquement rapatriés dans leurs campagnes pour y exercer le métier de cultivateur. Au nom de l’intérêt supérieur de l’Etat, les citoyens, anciens esclaves des plantations, étaient priés de rester attachés à leurs anciens domaines pour soutenir la production nationale et la balance commerciale. La chasse aux paysans était un exercice courant de la maréchaussée urbaine. De là l’expression de pays « en-dehors », par élision du lieu de référence, c’est « en-dehors de la ville » que devaient habiter et prospérer le paysan, de sorte que rien n’a jamais été fait pour assurer un meilleur ancrage en ville des migrants venus s’y installer. C’est toujours à la périphérie, dans des quartiers insalubres que se sont installés les nouveaux citadins, donnant lieu à la création des bidonvilles qui forment un corset de tôles et de cartons tout autour de la capitale. Le champ de Mars restait une manière de Cité Interdite où le peuple ne pouvait se rendre que sur commande, pour applaudir les discours des dictateurs ou assister aux défilés militaires. Les temps ont changé et le Champ de Mars est devenu un immense camp de réfugiés. Le pays en dehors est désormais installé au cours symbolique du pouvoir et rien ne pourra être fait qui ne passe d’abord par une meilleure prise en compte des souffrances et des doléances de cette masse appauvrie mise à l’épreuve par le séisme.

Un terrain d’exercice pour les ONG

Paradoxalement, c’est sur le Champ de Mars que les ONG, symboles de la déconfiture de l’Etat, sont les plus actives. Elles organisent la distribution de l’eau, le remplacement des latrines mobiles et la distribution des soins de santé. Des spectacles ont organisé pour les enfants et des concerts pour les jeunes. Les distributions de nourriture et de médicaments viennent couronner une intervention providentielle pour une population habituée à moins de considération de la part des autorités nationales. Cette primauté des ONG dans le soutien aux réfugiés est à l’image de la dilution des responsabilités au plus haut niveau de l’Etat. De sorte que certains habitants des bidonvilles n’ont pas hésité à déménager de leurs maisons restées intactes pour s’installer dans les camps du Champ de Mars ou d’ailleurs de façon à bénéficier de cette sollicitude publique.

Les lieux de brassage : Turgeau-Babiole

Dès le début du XXe siècle, Port-au-Prince a commencé à franchir la limite des portails Saint-Joseph et Léogâne qui en marquaient les limites Nord et Sud. Le Poste Marchand en marquait les confins à l’Est. Avant le développement accéléré du faubourg de Carrefour, devenu une municipalité à part entière, et avant l’extension vers la plaine du Cul-de-Sac, c’est essentiellement vers l’Est qu’a crû la capitale, le long de trois axes devenus des boulevards de la ville : Lalue, Bois Verna et Turgeau. Il s’agissait alors d’un quartier tranquille et résidentiel. Aujourd’hui, force est de constater que le quartier a perdu de son calme et de son charme. Les rues y sont animées d’une activité permanente et bruyante, les trottoirs accueillent des commerces informels qui rappellent le centre-ville d’il y a une vingtaine d’années. La question se pose de savoir comment un ancien quartier périphérique s’est trouvé peu à peu intégré au centre, à mesure que reculaient vers la périphérie les limites de la ville.

Un faubourg de classe moyenne

Le quartier de Turgeau se trouve dans la partie Est de la capitale, dans le prolongement de l’avenue Jean-Paul II. Ce quartier autrefois était considéré comme la limite extrême de la ville, là où s’arrêtaient les lignes de taxi et de transport en commun de la capitale. Au-delà de Bois Patate commençait une réalité plus rurale qu’urbaine. De sorte que les habitants du quartier se croyaient volontiers les derniers paysans et bénéficiaient de jardins spacieux autour des demeures confortables. L’église du Sacré-Cœur marquait le cœur de ce quartier à l’identité bien à part . On peut affirmer que c’était le quartier par excellence de la classe moyenne. Par sa situation topographique et géographique à mi chemin entre la capitale (habitants d’extraction populaire) et Pétion-Ville (fief traditionnel de la bourgeoisie huppée) le Turgeau offrait l’image d’un quartier agréable aux rues propres et tranquilles. Les maisons, construites pour l’essentiel à la fin du XIXe et au début du XXe siècle dénotent une originalité de style et une unité de ton qui font tout le charme de ce quartier. Les maisons de style gingerbread y tiennent encore une place à part et sont devenues le symbole du patrimoine architectural spécifique de la ville.

Un quartier résidentiel

Le quartier se distingue du reste de la ville par sa fonction résidentielle pour les anciennes classes aisées de la capitale peu à peu remplacées par la classe moyenne des années 1960. Avant de glisser vers les hauteurs et de prendre ses quartiers à Pétion-Ville, les riches commerçants du bord-de-mer, avaient pris l’habitude de construire leurs maisons entre le Bois Verna, Turgeau, Lalue et Bourdon. Les maisons y sont de taille sensiblement plus grande que la moyenne des demeures du centre-ville, la plupart disposent de jardins et de cours inspirées parfois des hôtels particuliers de la vieille France. Conformément aux habitudes résidentielles de cette époque, les maisons étaient disposées au fond d’impasses et de ruelles disposées en épis de part et d’autre de l’un ou l’autre de ces trois axes. On peut voir apparaître des styles architecturaux assignés à des périodes distinctes de la vie économique et sociale. Depuis les maisons bourgeoises du XIXe siècle, avec leurs gloriettes et leurs fontaines, jusqu’aux demeures cossues des barons du régime des Duvalier, en passant par les constructions plus modestes des cadres de la fonction publique, on distingue toute une gamme de construction qui sont le reflet des mobilités sociales et spatiales qui sont encore à l’œuvre dans la capitale. Certains développements en forme d’enclos réservés à une clientèle très riche témoignent d’une grande atomisation des structures urbaines. Ainsi le Juvénat, forme-t-il une tentative de planification de quartier sur un modèle qui rappelle les gated communities des USA : barrière de sécurité, contrôle et filtrage des entrées, infrastructure de qualité et maisons individueles cossues abritées derrière de hautes murailles protégées de fil de fer barbelé et de piques aigües. Juste en face, de l’autre côté de la route se trouve l’un des bidonvilles les plus précaires de l’agglomération.
D’un quartier à l’autre, d’une maison à l’autre, on passe du Moyen-Age à la Sillicon Valley, tant les écarts spatio-temporels sont grands entre la demeure du riche commerçant et la cahute de la bonne qui habite à côté.

Un quartier en plein bouleversement

Depuis les années 1990, les limites de l’espace bâti ont dépassé Turgeau et intégré le faubourg du Canapé-Vert au reste du tissu urbain. Le secteur du Haut-Turgeau et de Babiole a été totalement agrégé aux quartiers voisins de Desprez et de Moreau. L’espace bâti est à présent continu de Pétion-Ville au Canapé-Vert. De nouveaux quartiers sont apparus dans les interstices des propriétés cossues du passé qui se sont morcelées peu à peu, laissant la place à une marqueterie de maisons individuelles de taille de plus en plus réduite. Certains secteurs sont aussi précaires que Cité Soleil tandis que d’autres affichent des standards du premier monde. Une enquête spatiale laisse apparaître une mixité très avancée des origines sociales et géographiques des habitants. Certains sont des paysans installés de fraîche date en ville, d’autres sont des habitants venus d’autres quartiers à la faveur du tremblement de terre. De toutes les façons, les mouvements de réfugiés liés au séisme ont eu pour conséquence un grand brassage à vif du tissu social et une lente redistribution des lignes de force. Mais la proximité spatiale ne veut pas dire intégration sociale : chacun reste sur son quant-à-soi. Les maisons sont limitées de murs hérissés de barbelés et les fenêtres sont munies de barreaux propres à décourager les plus téméraires des marauds.

Les lieux du Sacré

Des lieux, une seule foi

Les trois piliers de la foi Une nation chrétienne. Un calendrier catholique Une majorité de protestants Un fond de croyances vodou.
L’espace du sacré Les paroisses urbaines Le semis des temples et l’appropriation sonore des rues. Le vodou à l’épreuve de la ville
Les lieux de culte La place de la cathédrale. St-Joseph, Ste-Anne, St-Antoine : églises dévastées. Le renouveau des temples protestants grâce à l’aide des églises américaines Les menaces contre les adeptes du vaudou. Les débordements sanglants liés à l’épidémie de choléra de l’automne 2010.

Les lieux du Pouvoir

La Place du Champ de Mars

Un site stratégique Le choix de Port-au-Prince en 1749 comme siège de la capitale Le cœur symbolique de la ville Le palais présidentiel et ses différents sites au cours de l’histoire.
Lieu de la mise en scène du pouvoir La statuaire héroïque célèbres les pères de l’indépendance. Le lieu des défilés, des parades et des manifestations populaires Lieu d’une appropriation populiste de la mémoire : le Marron Inconnu, le Vase de 2004.
Lieu de détente populaire Cinémas est musées : Rex, Paramount, Musée St-Pierre, etc. Kiosques et discussions, lieu d’études pour les écoliers. Le camp de réfugiés : plus de 40 000 personne après le 12 janvier 2010

Les lieux de l’échange

Le marché de la Croix-des-bossales

Un marché capital Les routes Nationales qui y convergent, la proximité du port font de ce marché le centre névralgique du commerce de la capitale. Les boulevards et les avenues y conduisent. Ce qui y provoque des bouchons permanents entre les heures de pointe. Le marché est constitué de quatre plateformes plus ou moins spécialisées.
Un marché à trois temps Avant 6 AM
Les camions et les bateaux déchargent vers les entrepôts des rues voisines des marchandises en provenance de l’arrière-pays et de l’étranger. De 6 AM à 6 PM
Le marché bat son plein. Les activités débordent sur les rues voisines, jusqu’à la rue du Peuple à l’Est. Après 6 PM
Le marché devient un lieu de fréquentation douteuse. Les trafics et les activités illicites s’y donnent libre cours.
Un marché à trois régimes La place de la cathédrale. St-Joseph, Ste-Anne, st-Antoine : églises dévastées. Le renouveau des temples protestants grâce à l’aide des églises américaines Le marché de détail n’est jamais fermé, les services à destination du personnel du marché non plus : restauration, jeux, débits de boisson, etc.

Les lieux de passage

Les vecteurs de l’expansion du bâti

Le glissement par sauts successifs du bâti Vers le Sud : Carrefour Vers l’Est
Lalue, Turgeau et Delmas Vers le Nord
Tabarre et Bon repos
L’extension en épis Boulevard Dessalines et route des Rails John Brown, Lamartinière etJean-Paul II Boulevard la Saline, route de Frères, boulevard du 30 Octobre
Entrer et sortir de la ville Gares routières aux Portails Le port et le débarcadère de Cité Soleil Aéroports Toussaint Louverture et Guy Malary

Les lieux du Savoir

Un savoir mal partagé

Un accès limité à l’instruction L’enseignement publique primaire : l’emprise des écoles congréganistes L’enseignement primaire est à majorité privé Le débat de la langue d’apprentissage des savoirs fondamentaux
Un savoir mal adapté Le secondaire public : des progrès récents mais fragiles Le secondaire privé : concentré dans certains quartiers de la capitale L’absence des filières d’apprentissage
Une université négligée Les dommages subis par les universités publiques et les conditions de la relance universitaire. Les universités privées et le défi de la formation sur place des élites urbaines.
Une centaine d’établissements déclarés dans la capitale. L’hégémonie des filières de Gestion et de Droit.

Les lieux de plaisir

Une culture hédoniste

Les plaisirs du vivre ensemble Le sacré
Noël et Saut-d’Eau : les temps forts du calendrier chrétien Le profane
Le Carnaval est le principal moment de réjouissances populaires Le sport
Le stade Sylvio Cator est le lieu de l’expression d’une identité sportive nationale
Les plaisir à part Salles de concert, cinémas et théâtre Les hauts lieux de l’urbanité mondaine et leur glissement vers Pétion-Ville depuis les années 1980. Jardins et piscines privés des quartiers chics.
Cours des quartiers populaires.
Un hédonisme clivé Les plaisirs de la plage : le clivage socio-spatial Nord /Sud du littoral de la baie entre Thorland (plus accessible) et la côte des Arcadins (plus huppée). Les plaisirs de la montagne
Les chalets, le parc national, les paysages agraires de montagne. Les tripots, les roulettes, la borlette, hôtels de passe et les maquerelles des quartiers populaires.

Les lieux « sans »

Ubiquité du sans

Une logique d’exclusion Portails et droit de cité pour accéder à la ville Un privilège de riches : habiter loin de la ville. La gourbisation du centre-ville à partir des années 1980.
Une logique intensive L’urbanisation en épis le long des avenues principales. Les fronts d’eau et les ravines L’extension des limites du bâti avec les camps de réfugiés.
Une logique globale du « sans » Sans eau, sans électricité, sans rues. Sans école, sans église, sans emploi Repaire des ONG. Lieu de reviviscence du tissu social par des projets pilotes. Les Komite Dlo des 47 quartiers sans.

Texte publié dans p7l.hypotheses.org

Lundi 9 Janvier 2012
Admin C2I
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