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Haïti dans le monde

L’avant-chronique du flâneur N° 7 par Marc Albert-Levin > Exposition de Ronald Mevs du 28 septembre au 11 novembre 2013 à Avallon, France



Chère lectrice, cher lecteur
 
Chronique anachronique ou d’avant-garde, je ne sais plus depuis qu’un vieil ami m’a demandé si ce n’était pas plutôt la chronique d’un planeur ! Quel mal y aurait-il, d’ailleurs, à ce qu’un auteur prenne un peu de hauteur ?  En tout cas, ce mois-ci, la réalité est belle comme un roman. Votre flâneur  vous offrira un voyage à Avallon, à mi-chemin entre Paris et Lyon. Avec escale à l’Hostellerie de la Poste (où dormit Napoléon à son retour de l’île d’Elbe au début de cette équipée des cent jours pendant lesquels il rêva de reprendre le pouvoir).
En entrant dans ma chambre ornée de gravures révélant  le triangle parfait que dessinait son gilet sur l’impériale bedaine – un Napoléon entouré de chérubins, s’il vous plait – j’ai eu un mouvement de recul. Pour avoir vécu en Haïti, j’ai une rancune tenace contre Napoléon. Zéglobo Zéraphim avait même écrit un jour un poème qui s’appelait « La N. de Napoléon ». Lorsqu’il l’avait lu à un ami haïtien, celui-ci lui avait rappelé sans s’émouvoir, cette vérité historique : « On lui a quand même foutu une raclée ! »  Finalement, j’ai dormi en paix sous les images du petit homme qui réussit à être, de nos jours encore et dans le monde entier, vénéré comme un si grand homme.
Si je venais à Avallon, c’était précisément pour assister au vernissage de l’exposition de Ronald Mevs, un artiste haïtien que j’admire et un très ancien ami à moi. En 1971 déjà, j’avais écrit, pour la Galerie Nader, la préface d’un petit livre intitulé « Art Contemporain haïtien » dans lequel il y avait en plus d'Hippolyte, Saint-Brice, Castera Bazile, Préfète Duffaut, les frères Obin, Cédor et quelques autres, la reproduction d'un tableau du père de Ronald, à côté d’œuvres de Bernard Wah et de Jacques Gabriel.
 

Si bien que le lendemain…
 
 
L’« ODE A LA MEMOIRE » PAR RONALD MEVS
 
Dans une magnifique église ancienne, transformée en lieu d’exposition, la Collégiale Saint-Lazare à Avallon. Les vitraux en ont été masqués par de grands pans de draps, blancs, rose ou rouille, pour s’harmoniser avec les œuvres sans distraire d’elles.
Ronald Mevs y présente l’éventail de toutes les formes d’expression possibles : peintures, gravures, sculptures, land art, et des « objets pour aiguillonner la mémoire ». Et même un volumineux rouleau  de peinture, vendu aux enchères le jour du vernissage, qu’il découpait avec une paire de grands ciseaux de haie, sous les applaudissements, une fois tombé le coup de marteau du commissaire priseur. L’idée de ce happening lui est venue pour répondre aux commentaires condescendants d’un critique français qui aurait dit : « La peinture haïtienne se vend au mètre ». Pari gagné, tout le rouleau a été vendu.
La peinture de Ronald est abstraite avec néanmoins des formes reconnaissables : le triangle des pyramides. L’aigle – non pas celui de Napoléon, mais un oiseau en voie de disparition, le Panton rouge (pantalon rouge).
 
Et les sculptures prennent des formes de papillons, de boucliers, de sagaies, et de barques. Le matériau en est surprenant : là où l’on croit reconnaître la  texture de l’argile, de la glaise, de la terre cuite ou de la pierre, il n’y a en réalité que des imitations parfaites, en papier mâché. Mais aussi, de petites barques en aluminium fondues selon la technique oubliée des bronzes d’Ifé (au Bénin).
 
Rien de folklorique dans le travail de Ronald Mevs, artiste de niveau international, dont « l’Ode à la Mémoire » (c’est le titre de la présente exposition regroupant plus de 50 pièces  dont le rouleau vendu aux enchères) est riche de l’expérience acquise au cours de nombreux voyages et séjours à travers le monde, et notamment en Amérique du Nord (New York et Montréal) et en Amérique du Sud.
Mevs  se dit intéressé par toutes les formes d’écriture, et veut, par son travail traduire en termes plastiques, ce qu’il ne cesse de recueillir en fait de traditions orales, de contes et de légendes. Il est parfois allé récolter cette mémoire assez loin d’Haïti, notamment au cours de rencontre entre les Indiens d’Amérique du Nord, à la frontière des Etats-Unis et du Canada. Il y fut reçu comme un représentant de la tribu des Indiens Aïnos, autochtones d’Haïti qui ne survivent que par des noms de lieu et de possibles métissages avec ceux que l’on appela les nègres marrons. Ils survivent aussi par une mémoire ancestrale que précisément les œuvres de Mevs parviennent à évoquer.
Je me souviens d’une remarquable exposition d’art haïtien intitulée « Anges et Démons » qui avait eu lieu en 2000, à La Halle Saint-Pierre, ce haut lieu d’exposition qui avec l’espace Salvador Dali, rend à Montmartre un peu du prestige artistique qu’avait la butte au temps du Bateau-lavoir. Ronald y était magnifiquement représenté par l’importante installation d’une série de portes peintes, ayant chacune devant elle un poteau planté, rattaché à la porte par une chaine. Quand je l’ai interrogé sur  le sens de cet arrangement symbolique, il m’a fait remarquer que toutes les portes étaient closes et qu’au contraire, le poteau planté devant, comparable au poteau mitan au centre d’un péristyle vaudou, est l’axe qui relie la terre à l’espace ouvert et infini du ciel.
En voyant ces portes haïtiennes à Paris, j’avais pensé à la difficulté du transporter des œuvres de telle taille. A l’époque où je vivais à deux pas de chez Ronald, au début des années 1970, à Pétionville, j’avais proposé à la Biennale de Paris d’exposer tel quel un tap-tap, ces taxis publics agrémentés de peintures et de proverbes, magnifiques œuvres d’art s’il en fut.
Mais George Boudaille, commissaire de la Biennale à l’époque, m’avait répondu par télégramme que ma proposition était arrivée trop tard,  hors des délais légaux !

A la Halle Saint-Pierre,  en l’an 2000, la beauté de ce qui était présenté se suffisait par sa simple force évocatrice, sans explication. Ces portes, précédées de leur mystérieux poteau-totem, étaient sans doute fermées aux spectacles quotidiens mais ouvraient sur toutes les merveilles dont est capable l’imagination.
Cette exposition débutait par les peintures des houngans, des hommes qui n’étaient pas seulement des peintres mais aussi des officiants du culte du vaudou : Hector Hippolyte, dont André Breton devint instantanément l’admirateur et le collectionneur ; ainsi   que Saint-Brice et André Pierre, pour ne nommer qu’eux. Elle se poursuivait par les œuvres de Tiga et des peintres de Saint-Soleil qui firent l’admiration d’André Malraux. Et elle se terminait par la peinture de l’enfant terrible de la peinture New Yorkaise des années 80, qui n’oublia jamais ses origines haïtiennes, Jean-Michel Basquiat.
C’est peut-être chez Basquiat que l’on trouve une clé permettant de bien comprendre « L’ode à la mémoire » de Ronald Mevs. Basquiat écrivit : « Je ne suis jamais allé en Afrique... Mais je possède une mémoire culturelle. Je n’ai pas besoin de chercher, elle existe. Elle est là-bas, en Afrique. Cela ne veut pas dire que je dois aller vivre là-bas. Notre mémoire culturelle nous suit partout, où qu’on se trouve ».  
Le souvenir qui domine, dans cette mémoire de Ronald Mevs, c’est l’Egypte, avec ses pyramides et ses barques évocatrices de rituels d’offrandes ou des voyages que les morts entreprennent dans l’au-delà. C’est d’Egypte, terre d’Afrique, qu’est partie toute civilisation selon Cheik Anta Diop. Mais c’est aussi l’Egypte qui influence encore, sans qu’ils le sachent, les enfants haïtiens qui construisent avec des branches des pièges à oiseaux pyramidaux

 

Mais l’Egypte n’est pas seule présente. Il y a aussi d’étranges sculptures mi-demeures, mi-enclos, campées sur pilotis comme des tentes, évoquant les traces archéologiques d’autres civilisations disparues.
 

La plus belle pièce de l’exposition, à mes yeux, s’appelle « Porte de sortie ». Elle est, comme il se doit, placée à la sortie
de l’exposition, et elle s’intègre si parfaitement au décor de cette collégiale romane que le soir du vernissage, une jolie dame ne la prit pas pour une œuvre et s’assit sans façon sur la marche qui la précède.
C’est une si jolie porte qu’on souhaiterait en ouvrir une pareille au moment  où l’on sortira de la vie. J’avais déjà admiré cette porte dans l’atelier de Ronald à Jacmel, au milieu d’un ensemble de pièces consacrées à la journée des morts, le 1er novembre. Ses couleurs, turquoise et rose indien, n’ont rien de lugubre. Au contraire, ce sont celles de la jeunesse et de la vie. Une couronne de fleurs y est accrochée, et aussi une canne en verre transparente emplie de fleurs séchées. Cette canne pourrait bien être celle de Baron Samedi, le loa des morts, chef des guédés, qui ne se déplace jamais sans cet attribut. Et le pichet de faïence  déposé sur la marche devant elle, et que la jolie dame, en s’asseyant, n’avait pas vu, renforce l’impression qu’il s’agit d’un objet de rituel.
La mémoire de Ronald Mevs réveille des souvenirs anciens communs à toute l’humanité et ravive les rêves de toutes les enfances. C’est à une expérience de ce genre qu’il vous invite, jusqu’au 11 novembre 2013, à Avallon, dans l’Yonne, à mi-chemin entre Paris et Lyon. Certains de ses amis sont venus tout spécialement d’Haïti, de New York et de Los Angeles, d’autres du midi de la France ou de Paris pour voir son exposition. Le déplacement physique est maintenant chose relativement facile. Plus rare est un voyage poétique comme celui que Ronald Mevs vous invite à partager avec lui.
 


Marc Albert-Levin, Paris, octobre 2013
azeraphim@aol.com
 

Dimanche 17 Août 2014
Admin C2I
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