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Haïti dans le monde

Art haïtien, potion magique par Marc Albert

Cinq ans après la catastrophe, où en est Haïti ? Non seulement sa culture n’a pas péri, mais elle a acquis une force et une notoriété supplémentaire, si l’on en juge par l’exposition visible au Grand Palais à Paris, du 19 novembre 2014 au 15 février 2015 : « Haïti, deux siècles de création artistique ».



Certains fidèles lecteurs se souviennent peut-être d’un article paru dans le N° 3 de « Valeurs Humaines », en janvier 2011, intitulé « Haïti n’a pas péri ». Un terrible tremblement de terre, le 12 janvier 2010,  avait précipité cette île des Caraïbes sous les micros et les caméras des médias du monde entier. Est-ce en raison de particularités liées à son Histoire unique ? Haïti est en effet le premier et le seul pays où une population noire ait obtenu son indépendance, tout au début du XIXe siècle. Quoi qu’il en soit, Haïti est un pays dont le rayonnement culturel dépasse de beaucoup ce que l’on pourrait attendre du tiers francophone d’une petite île des Caraïbes.
 
Haïti, deux siècles de création artistique
 
Je suis d’autant plus sensible à cette exposition qu’en 1971, le galeriste haïtien George Nader m’avait commandé un petit livre bilingue désormais introuvable intitulé « Art Haïtien Contemporain  – Contemporary  Haitian Art ». Je m’étais efforcé de déchiffrer une production déjà abondante qui s’en allait dans des directions divergentes. J’avais alors adopté un semblant de classification qui peut encore aider à ne pas se perdre dans l’actuelle exposition au Grand Palais.  D’abord, les peintres d’Histoire : Parmi eux, plusieurs peintres de la famille Obin, dont les plus connus sont Sénèque et Philomé Obin, originaires du Cap Haïtien. Venaient ensuite les peintres du rêve ou de la spiritualité : ceux qui étaient eux-mêmes des houngans (prêtres vaudous) Hector Hyppolite, André Pierre, Robert Saint-Brice, et d’autres qui peignaient des sujets relatifs au vaudou, comme Castera Bazile ou Wilson Bigaud. A côté d’eux, j’avais placé  Préfète Duffaut, peintre de villes imaginaires. Lorsque je l’avais interviewé pour Radio-Métroplole, il m’avait dit qu’il avait peint son premier tableau en rêvant que la Vierge Marie (ou peut-être bien Erzulie  la déesse de l’amour dans le panthéon vaudou) lui avait commandé de peindre son portrait. Cela se terminait par les plus modernes : Jacques Gabriel, Luce Turnier, Roland Dorcely, des peintres dont l’œuvre n’avait absolument plus rien de folklorique et s’inscrivait dans le contexte de l’art international. Mais l’essentiel du petit livre était composé d’images paradisiaques : Adam et Eve évoluant au milieu de champs fleuris, d’arbres emplis d’oiseaux et gorgés de fruits ; ou encore d’images embellies du quotidien : scènes de marchés,  paysannes remontant des rivières rocailleuses en portant sur leur tête de lourds paniers, revenant des salines ou des champs de canne.
 
La communauté Saint-Soleil
 
C’est par réaction à cette commercialisation galopante que s’était définie la communauté Saint-Soleil de Soisson-la-Montagne, autour de Jean-Claude Garouste dit Tiga et de Maud Robart. Autour d’eux s’était rassemblée une colonie de villageois-peintres ou de peintres-jardiniers : Levoy Exil, Louisiane-Fleurant, entre autres. Je me souviens d’avoir escaladé avec Maud Robart, un 15 août, la pente de Mirebalais et grimpé jusqu’à la cascade de Saut d’Eau au pied de laquelle on allumait des bougies en formulant des vœux. Mais rien ne permettait alors d’imaginer le foisonnement et la richesse des œuvres qui se développeraient dans le sillage de ce mouvement. Il impressionnerait à tel point André Malraux que son voyage à Soisson-la-Montagne serait sa toute dernière expédition hors de France à la recherche du spirituel dans l’art. Il écrivit dans « L’Intemporel » à propos des peintres de Saint-Soleil dont il assimilait la démarche à celle d’Hippolyte et de Saint-Brice : « Le peintre accède par l’image à son surnaturel, lui subordonne le quotidien, communie avec lui. Il peint comme ses amis vaudou dansent. [[1]]url:#_ftn1 »
 
Une vision très large de l’art haïtien
 
L’actuelle exposition au Grand Palais, sans omettre aucun des artistes jusqu’ici mentionnés, apporte une vision bien plus large de l’art haïtien. Elle permet de découvrir des « artistes en résistance » qui révèlent l’intense activité de tout un quartier de Port-au-Prince appelé La Grand-Rue. Une sculpture monumentale d’André Eugène, intitulée Legba, faite de bouts de ferraille et d’objets de récupération, domine toute l’exposition par sa taille et la force de son expressivité. « Artiste résistant » également, Frantz Jacques, dit Guyodo, transfigure lui aussi en œuvres d’art la ferraille abandonnée.
Ces œuvres « contestataires », métamorphoses de déchets urbains, contrastent vivement avec l’installation de Pascale Monnin, ombre portée qu’on pourrait prendre pour celle d’une duchesse avec ses châles et ses colliers, toute en délicatesse et transparence. C’est également ce parti de légèreté et d’élégance que prend l’œuvre d’un Haïtien qui vit à Miami, Edouard Duval-Carrié. Faisant  écho à un tableau de Watteau (l’embarquement pour Cythère) il imagine le renvoi en Ile de France d’Erzulie Freda Dahomey, déesse de l’amour, sous les traits d’une marquise du XVIIIe siècle. A la porte du Grand Palais, à Paris, à l’entrée de l’exposition, a également été placé un portail qu’il a réalisé, en aluminium découpé et résines de couleur.
L’exposition s’ouvre ainsi à des artistes de la diaspora. Jean-Ulrick Désert est un artiste conceptuel qui réside à Berlin. Il a eu cette idée  d’agrandir, dans un grand panneau rouge, la reproduction de la constellation de la déesse (Andromède ?) dans le ciel de Port-au Prince le 12 janvier 2010 à 21h53, soit très exactement cinq heures après la première secousse d’un séisme qui fit 230.000 morts, 300.000 blessés et 1,2 million de sans abris. Ces redoutables précisions sont tirées d’une affiche rouge froissée en boule et mise à la disposition des journalistes dans un panier le jour de l’inauguration. Cette tendance à mettre en corrélation les désastres avec le mouvement des astres est sans doute aussi vieille que l’histoire humaine. L’installation de Jean-Ulrick prend la forme d’un questionnement.
 
Trois « tête à tête »
 
Autre heureuse particularité de cette exposition, trois espaces intitulés « tête à tête ». Le premier place côte à côte l’installation de Jean-Ulrick Désert et une vidéo de Sasha Huber, qui vit en Finlande. Elle mime, en s’allongeant dans la neige dans un survêtement rouge, la rigor mortis des victimes du séisme. Et par superpositions progressives, le petit écran finit par être entièrement rempli de ces corps raidis, immobiles et flottant comme des âmes mortes. Dans une section consacrée à la caricature, à côté des hommes-animaux de Jasmin Joseph et des tontons-macoutes (la sinistre milice des Duvallier) transformés en pintades par Fritzner Lamour, Sasha Huber a réalisé, avec des agrafes de bureau, des portraits parfaitement ressemblants des dictateurs Père et Fils, Papa Doc et Baby Doc. Le titre « Shooting Back » (rendant coup pour coup) éclaire le sentiment qui dut l’animer lorsqu’elle fixait dans du bois ces images avec un pistolet à agrafes !
Le deuxième « tête à tête » fait dialoguer un Haïtien de New York, Jean-Michel Basquiat, et avec un Haïtien de Paris, Hervé Télémaque. De père haïtien et de mère portoricaine, Basquiat devint célèbre par son art des graffiti urbains et par son amitié avec Andy Warhol, le pape du Pop art américain. La toile choisie, « Le Roi des Zoulous » illustre bien sa façon de rêver aux racines africaines. Sa vie trop brève a pour moi un écho en Haïti, le destin tragique de Stivenson Magloire, le fils de Louisisane-Fleurant. Une œuvre de Stivenson est visible aussi dans l’exposition.
Quant à Hervé Télémaque, c’est un peintre qui en 1965 déjà, participait à la dernière exposition surréaliste organisée par André Breton, Galerie de l’OEil, à Saint-Germain des prés. Est exposé ici « Le voyage d’Hector Hyppolite en Afrique » – voyage dont personne ne sait de façon certaine si Hyppolite l’effectua réellement en chair et en os ou seulement en pensée.
Le dernier « tête à tête » révèle de très belles œuvres de Saint-Brice, que l’on a voulu faire dialoguer avec Sébastien Jean, un peintre né en 1980, sept ans après la mort du maître de la Croix des Bouquets, autre faubourg de Port-au-Prince où fleurit la créativité.
Cette exposition – comme la culture haïtienne dans son ensemble – est indéniablement dominée par une réflexion sur la mort. Des crânes, recouverts ou non de paillettes, de fleurettes ou de peinture d’aluminium, y sont souvent présents. Le cercueil peint par Préfète Duffaut me rappelle que lors de mon dernier séjour en Haïti, il avait survécu au séisme et peignait toujours avec enthousiasme. Et c’est devant l’œuvre de Ronald Mevs intitulée « Gisant », évocatrice des sarcophages de l’ancienne Egypte, que nous avons évoqué le départ, vers un autre plan d’existence, d’une grande amie commune, Barbara Summers, qui avait travaillé avec moi à la Galerie Nader.
Une œuvre de Patrick Vilaire, intitulée « Le Fossoyeur », est une sculpture composite représentant un mort transporté dans une brouette. Vilaire déclare, dans le catalogue[[2]]url:#_ftn2  avoir participé, après le séisme, « avec une équipe de volontaires à la mise en terre de plus de dix mille cadavres, dans un total chaos ». Il a exprimé, ou plutôt exorcisé cette incommunicable expérience en assemblant de la tôle d’acier, du fer, du bois, de la céramique pour le moule du masque, de l’aluminium pour le masque, et de la fibre de verre pour la veste.
Ce questionnement sur la mort, si central dans la culture haïtienne est ce qui la rapproche tant du bouddhisme qui postule qu’au-delà de la naissance et de la mort, il n’y a que la vie sans commencement ni fin.
 
 
[[1]]url:#_ftnref1 André Malraux, « Ecrits sur l’Art » II, bibliothèque de la Pleiade  p.  ­966.
[[2]]url:#_ftnref2   Ce catalogue est précieux pour la compréhension d’une exposition qui mérite plusieurs visites. Il comporte de nombreux propos d’artistes recueillis par les commissaires de l’exposition, ainsi qu’un texte magnifique de l’écrivain guadeloupéenne Maryse Condé.

Lundi 5 Janvier 2015
Admin C2I
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