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Haïti dans le monde

13 juin 2014 > Entrevue avec Michèle Stephenson, réalisatrice de "American Promise"



Entrevue avec Michèle Stephenson, réalisatrice et productrice

 Collectif 2004 Images : Les 15 et 16 juin vous présentez en avant-première française votre dernier film American Promise au Festival des Champs Elysées. Pouvez-vous nous en parler ?
 
Michèle Stephenson : American Promise est un documentaire. C’est un genre d’étude longitudinale, qui dure 13 ans. 13 ans de tournage, qui suit l’évolution, l’éveil de deux jeunes garçons noirs américains de l’âge de 5 ans  jusqu’à la fin de leur cycle secondaire, à l’âge de 18 ans.
C’est une observation de leur expérience dans une institution éducative, à New York spécifiquement, mais cela parle plus largement de la question de l’éducation pour les minorités visibles en général, et plus spécifiquement chez les garçons noirs américains.
 
C’est un film très intime, qui relate l’expérience des familles des deux garçons et c’est aussi une approche qu’on appelle en documentaire  « auto-réflexif », c’est à dire un film personnel où la camera est tournée vers la famille de ceux qui filment, en l’occurrence Joe, moi et notre fils, ainsi que la famille de Seun, qui fait partie du projet. Il y a plusieurs niveaux de complexité. Le film parle non seulement de la question de la discrimination raciale dans le contexte éducatif mais il y a certains messages universels qui abordent les questions de l’adolescence auxquels tous les enfants font face.
Notamment celles liées à la question de l’identité: Où je me trouve, comment je me place dans la société, vis-à vis de mes collègues, mais aussi, en tant que parent, quel genre de pression j’inflige, trop ou pas assez ? Jusqu’où aller si on veut continuer à transmettre les opportunités que l’éducation représente pour nos enfants, surtout en tant que familles de minorités visibles, pour lesquelles les opportunités sont beaucoup plus fragiles?
 
Les statistiques démontrent à tout point de vue que ces familles sont désavantagées. C’est compliqué, il y a les questions de parent / enfant  qui sont universelles, d’enfants qui grandissent avec les questions d’identité, mais il y a cet autre niveau de question lié à la race, à la couleur, la classes sociale et au genre. L’expérience typique de ces garçons noirs-américains ou issus des minorités visibles, est particulière, en terme de perception qu’ils subissent, que ce soit dans la société et même en classe, avec leurs professeurs.
 
Qu’est-ce qui a motivé la réalisation de ce film ?
Au début, l’ambition de ce projet était de tenter de dresser un portrait de ce que c’est que la diversité ou l’ expérience multicuturelle dans une école d’élite à NY.
Nos deux enfants ont été acceptés dans une école privée, l’une des meilleures du pays, qui avait pour mission de rendre l’environnement plus multiculturel. C’est pour cela, ainsi que pour la qualité de l’instruction, qu’on a choisi cette école et que nous avons commence à tourner.
Il y avait aussi notre désir en tant qu’artistes, de nous immerger dans l’approche longitudinale du documentaire. Nos références en la matière  sont les cinéastes de documentaire observationnel (observational documentary) comme Steve James (Hoop Dreams), Michael Apted (7 Up). Ce dernier est un peu notre inspiration. Il a fait un portrait de 7 enfants  issus de différentes classes sociales en Angleterre, qu’il a filmé tous les 7 ans, en observant comment leur origine sociale déterminait leurs opportunités dans la vie, ou leur destin. Les enfants de 7ans ont maintenant 56 ans!
Nous voulions réaliser cette expérience autour de la diversité et voir quels seraient les obstacles mais aussi les opportunités pour Idris, Seun et les enfants de leur classe.
 
Il y avait déjà eu des enfants noirs dans cette école, mais nos fils ont été parmi les pionniers de cette initiative. Et quand on est pionnier, il y a un niveau de sacrifice qu’on ne peut pas éviter, cela fait partie de l’apprentissage. Il faut passer par là pour savoir ce qui manque, ce qui peut être amélioré et opérer les changements nécessaires.
 
Entre votre idée de départ, et ce que vous avez produit 13 ans plus tard, qu’est-ce qui a changé ?
Au début, en entrant dans cet environnement nous pensions que nous  protégions notre fils des difficultés liées au système de l’école publique américaine, notamment à New York. Que ce soit par rapport aux perceptions que ces garçons subissent ont de ne pas être capables intellectuellement, ou par rapport à l’estime de soi.
Ce que nous avons  réalisé c’est que nos enfants ne sont pas protégés. Que l’environnement dans lequel ils se trouvaient n’était que le reflet de la société plus large, et qu’il fallait que nous, en tant que parents, nous intervenions face aux administrateurs, aux professeurs afin qu’ils comprennent mieux nos enfants et n’utilisent pas des assomptions stéréotypées véhiculées par la société pour déterminer ce dont sont capables ou non ces jeunes.
Il ne s’agit pas d’un racisme explicite, tel que celui du Ku Klux Klan, ce n’est pas non plus une façon directe de dire que ce n’est pas possible mais il s’agit d’une nouvelle discrimination beaucoup plus subtile, et beaucoup plus difficile à combattre.
Tout se fait au niveau inconscient et l’enjeu est de porter cet inconscient au niveau conscient.
Mais surtout il s’agit d’éviter à nos enfants d’intérioriser ce sentiment de « peut être que je ne suis pas vraiment capable , peut-être que je ne suis pas fait pour les maths ou les sciences…je devrais aller vers le hip hop ou je devrais devenir un bon athlète ». Des clichés qui perdurent
 
L’Amérique post raciale dont on a rêvé avec l’arrivée de Barak Obama, n’existe donc pas encore ?
Non, elle n’existe pas. Il faut combattre cette idée de post-racialité ou de « colour blindness » qui consiste à ne pas prendre en compte l’identité raciale, ce qui est un peu la pratique en France où l’on tente d’éviter ce genre de sujet de discussion.
Pour nous, éviter cette conversation c’est nier l’expérience de toute la société car que nous soyons blancs, noirs, latinos, asiatiques, nous sommes tous affectés par cette perception raciale qui vraiment diminue notre capacité au succès, au bonheur et à réaliser notre potentiel.
En tant que parents, il est important d’amener ces discussions car les statistiques que nous avons étudiées montrent que l’absence de dialogue créé de grands dégâts.
Dans ce film, nous exposons beaucoup notre vulnérabilité, notre famille, nos écoles, nos garçons mais c’est dans le but d’avoir une conversation plus franche afin d’amener plus d’équité dans la société.
 
Le film a un fort impact dans le milieu des éducateurs. Vous avez même co-écrit un livre avec Hilary Beard
Ce livre, Promises Kept, poursuit la conversation commencée avec le film. On a collecté des statistiques, des études, des entretiens que nous avons eus avec plus de 50 experts dans les domaines de l’éducation, de l’identité raciale, du style de parentage, sur ce qui fonctionne mieux en terme de soutien pour nos enfants face à ce à quoi ils sont exposés. Ce livre est un guide pour les parents et pas seulement ceux des minorités visibles.
Mais on s’est concentré sur la question du succès chez nos garçons parce que les chiffres démontrent qu’ils sont vraiment le canari dans la mine, le signe avant-coureur en terme de fragilité et d’exposition à ces problèmes. En fait New York est le pire Etat en ce qui concerne le taux de réussite des garçons noirs américains et latinos dans les écoles secondaires.
 
Vous avez pu mesurer l’impact de votre film ? Où en êtes vous ?
Le film est sorti au cinéma en octobre 2013, puis il y a eu une diffusion télé sur PBS (la télévision publique américaine) en février 2014. 2 ou 3 fois par semaine, nous avons des projections dans tout le pays auxquelles Joe et moi nous rendons. Idris, est parti récemment animer des ateliers avec des jeunes  autour du film et proposer des discussions, c’est une initiative du maire de NY. Il s’agit de donner des éléments d’inspirations à ces jeunes mais aussi de les amener à exprimer ce qui est encore enfoui chez eux, au niveau de leur auto-perception et expériences individuelles, et voir comment combattre cette auto-perception négative tout en créant un réseau de soutiens entre jeunes.
 
Quel a été le rythme de tournage ?
A cause de son intimité le film donne l’impression que la caméra était allumée 24/7 mais on a tourné au total 800 heures de matériel, ce qui équivaut à 5h par mois…tout cela partagé entre plusieurs personnages, situations.
Certaines années nous n’avons pas tourné, mais nous avons consacré plus de temps à établir des relations de confiance, c’était important pour que les gens se sentent à l’aise.
 
Et Idris et Seun les deux protagonistes, comment vivent-ils ce film ?
Idris et Seun sont fiers de ce film et sont très ouverts, désireux de partager leur expérience. Ils se rendent compte, à chaque fois que le film passe, à quel point il peut être une source d’inspiration. Ils sont très investis.
Pour Idris, lorsqu’on tournait c’était comme si on lui demandait d’aller se brosser les dents. Pour lui c’était un film de famille qu’on tournait, et ne s’est rendu compte du sérieux du film que quand il est arrivé au secondaire.
Il dit même qu’il a été très surpris de la qualité du film car il n’était pas certain de notre talent !!
 
En tant qu’haïtienne, avez-vous  créé des parallèles avec les problématiques que connaît Haïti?
Les deux mères (moi et la mère de Seun) sommes toutes deux caribéennes. Mais, il s’agissait plus pour moi en tant qu’immigrante de couleur de voir ce que représentait l’éducation dans des societés – que ce soit Haiti ou les Etats Unis - où les questions de couleurs et de race déterminent les voies d’opportunité. Voyant les problèmes que connaît Haïti, je me suis encore plus rendue compte de l’opportunité que représentait notre présence ici et c’est ce que j’ai essayé de transmettre à mon fils. Mais c’est cette volonté de l’immigrant qui m’a poussé à m’investir autant. C’est l’expérience de minorité visible que connaissent ces populations, qui a aussi été un moteur. Et bien sur, le père d’Idriss étant noir américain, nous étions au cœur de cette problématique, d’autant qu’il venait d’une famille défavorisée tout en se rendant compte que même s'il avait réussi à surmonter des obstacles, il continuait à confronter cette discrimination subtile à tous les niveaux.
En Haïti, les questions de classe et de couleur se vivent encore très fortement. On n’en parle pas assez et on n’est pas assez ouverts à avoir cette discussion pénible.
Je pense que nous tous, que ce soit aux Amériques ou en Europe, sommes touchés par cet héritage de l’esclavage. On a encore beaucoup à comprendre, à expliquer et à partager parce que nous continuons à vivre cette hiérarchie, cette oppression continue. Il y a une réticence à en parler, on préfère discuter des problèmes de classe sociale sans tenir compte de l’impact de l’identité raciale, pourtant les deux sont inséparables!
 
 
Amercan Promise
un film de Michèle Stephenson et Joe Brewster 2013
http://www.americanpromise.org
 
Projections en avant-première en France dans le cadre du Champs-Elysées Film Festival
En présence de Michèle Stephenson et Idriss Brewster
 
Le 15 juin à 20h35
Le 16 juin à 18h30

Au cinéma Balzac, 1rue Balzac 75008
Métros : Etoile (lignes 1, 2 et 6) ou George V (ligne 1)
Renseignements : 01 45 61 10 60
TP: 10€ / TR : 8€ / -14 ans : 4€
 
 
 
 

Lundi 16 Juin 2014
Admin C2I
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