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Haïti dans le monde

11 juin 2013 > "Je voulais faire un livre à l'image de cette ville d'après" Entretien d'Anne Bocandé avec Makenzy Orcel in Africultures.



Remarqué avec son livre Les Immortelles, sorti chez Zulma en août 2012, Makenzy Orcel fait partie de l'anthologie L'Afrique qui vient publié par Hoëbeke à l'occasion du festival Étonnants Voyageurs à Brazzaville en février 2012. Rencontre avec le poète et romancier.

Pourquoi dit-on de vous, dans nombre de vos biographies, que vous êtes un poète solitaire ?

Je ne sais pas. Les gens racontent n'importe quoi. Il ne faut pas être écrivain. Dès qu'on est écrivain les gens s'amusent à vous décrire. Mais bon, pour ce qui est de la solitude, c'est je pense très important pour un écrivain. Peut-être pas pour lui sur le plan personnel, mais pour son travail. Il faut se retirer pour pouvoir travailler, même si on est dans la foule. C'est très important de visser ses fesses sur une chaise pendant dix-huit heures, seul, pour pouvoir travailler. C'est très important pour moi. Il y a une phrase de Paul Claudel que j'aime beaucoup qui dit : "l'inscription sur le papier exige une organisation intérieure". Parfois on voit un écrivain, et on se dit qu'il est grincheux, qu'il ne veut pas parler, mais en fait, on travaille les phrases dans sa tête d'abord avant d'aller sur le papier. Quand je suis dans un bouquin, je suis perdu, je ne suis pas là. Même si je suis dans la foule, que je danse, je ne suis pas là, je pense à mes phrases, je prends des notes dans ma tête constamment. Cela fait paraître solitaire (rires). Peut-être est-ce dans ce sens-là qu'on parle de moi.


Avec Les Immortelles, vous parlez des prostituées de Port-au-Prince, la ville où vous êtes né et où vous résidez. Comme Dongala, avec Photos de groupe au bord du fleuve, il y a eu cette volonté de parler des femmes. Pourquoi ?

C'était juste pour faire parler les femmes. C'est très important surtout quand on a grandi dans une société comme la société haïtienne où les femmes sont maltraitées, doivent rester à la maison et s'occuper des enfants. Les hommes peuvent être sénateurs, députés, président mais on n'entend pas les femmes. Ce sont des sans-voix. Je n'ai jamais entendu ma mère. C'était une sans-voix. Bon, maintenant elle est devenue célèbre. Tout le monde veut la rencontrer mais ça, c'est une autre histoire. Mais avant elle n'avait pas de voix. Je trouve cela un peu bizarre.


Comment se met-on dans la voix des femmes ?

Je ne sais pas. C'est un exercice. C'est ce que je voulais faire. Je devais me glisser dans la peau d'une femme, d'une prostituée, parler comme une prostituée.

Est-ce un exercice de se glisser dans la peau de personnages qu'on n'est vraisemblablement pas ?

On est ces personnages aussi. Tout ce qui arrive aux personnages de celui qui écrit, il les vit aussi. Il m'arrive de pleurer parce que l'un de mes personnages va mal. On est aussi ces personnages.

Entre poésie et roman, vous oscillez ?

J'essaie de faire les deux à la fois. Avec Les Immortelles, l'idée était de pondre quelque chose qui soit à mi-chemin entre la poésie et le récit. C'est-à-dire d'arriver à écrire une phrase qui n'a pas besoin de sa voisine pour fonctionner. Une phrase indépendante. Une phrase solide. Une phrase juste. Une belle phrase. C'est pour ça que je les travaille autant.

Aussi je voulais faire un livre à l'image de cette ville d'après. Parce que la ville d'avant était une ville en entier. Mais la ville d'après, c'était des bribes de l'ancienne ville. On n'avait pas une ville entière après. Donc je voulais écrire des morceaux de béton.

Dongala parlait de la nécessité de s'inscrire dans une réalité locale pour parler à l'universel. Qu'en pensez-vous ?

C'est très dangereux de parler du monde, de vouloir parler d'une totalité. On écrit de soi, de sa chambre pour pouvoir s'ouvrir au monde. C'est-à-dire que je regarde le monde à partir de mon enfance, à partir de ma chambre, à partir de mon intimité.

De cette chambre, de cette enfance, quel est votre imaginaire ?

Je n'ai pas de modèle, je n'ai pas d'idole. Ni Dieu, ni maître. Mais je lis beaucoup. Il faut aller voir ce que les autres ont fait. Il faut entrer dans ce grand dialogue entre les littératures, entre les imaginaires. Je pense qu'un écrivain ne crée pas, il n'invente pas. Il découvre. À partir du moment où on découvre quelque chose, on entre dans la grande chaîne. Le livre d'un écrivain est un maillon dans la chaîne. Moi je préfère la littérature à ce que je fais. C'est très important pour un écrivain d'aller voir, d'être curieux, de parler aux gens, de regarder, d'observer, de respecter aussi ce qu'on voit.

Que lisez-vous ?

Maintenant ? Je lis de tout. Il y a des auteurs qui m'intéressent, qui me parlent, d'autres moins. Je commencerais sûrement par citer Pessoa, puis on va faire un voyage en France, avec Louis-Ferdinand Céline Voyage au bout de la nuit. J'aime aussi Proust même s'il fait peur à beaucoup. Jacques-Stephen Alexis aussi. Il y a beaucoup d'écrivains que j'aime. Beaucoup.

Comment regardez-vous ce qu'on pourrait appeler le "courant de la littérature-monde", dont on parle beaucoup, notamment à Étonnants Voyageurs ?

La littérature est monde. Elle a toujours été monde. C'est un dialogue entre les imaginaires. C'est la rencontre de plusieurs personnes, de plusieurs choses, de plusieurs lieux. Donc ça fait un monde. Je pense que la littérature a toujours été monde. Quand on lit par exemple La Famille des petites cailles de Justin Lerisson, un classique de la littérature haïtienne qui parle de la mauvaise gouvernance, qui parle des rapports humains, qui parlent des relations entre différentes classes sociales, etc. Cela existe dans le monde. Il parle au monde. Tout ce qui touche l'être touche le monde.

J'ai tout appris dans les livres. J'ai appris le monde dans les livres. Je ne savais pas ce qu'était un passeport. J'ai tout appris dans les livres. À partir du moment où on décide d'ouvrir un livre, on est en route vers le monde.
Lire la suite sur Africultures...

Mercredi 12 Juin 2013
Admin C2I
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