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Haïti dans le monde

Haïti et l'Allemagne: Entretien avec Hans Christoph Buch



Par Pauline Vermeren
Berlin, 8 octobre 2010



Pauline Vermeren : Votre nouveau livre Haïti : Nachruf auf einen gescheiterten Staat (Haïti : Nécrologie d’un état échoué), vient de sortir (septembre 2010) en Allemagne. Parmi plusieurs publications, c’est le sixième livre que vous publiez sur Haïti. Les quatre premiers ont déjà été traduits en français. De quoi traite-t-il et une traduction française est-elle prévue ?

Hans Christoph Buch : Je ne crois pas que ce livre sera traduit car il est strictement historique et politique. En Allemagne, l’histoire d’Haïti n’est pas bien connue, alors qu’en France il y a beaucoup de livres à ce sujet. J’écris pour un public allemand qui ne connaît pas très bien l’histoire des Antilles françaises. Ce livre est destiné à informer le public allemand sur Haïti, tandis que mes romans racontent des histoires plus ou moins inventées mais basées sur des faits historiques et politiques. Mes romans sur Haïti ont été traduits, aux Editions Grasset, par Nicole Casanova, comme une partie de mon œuvre littéraire qui concerne la France, qui intéresse les Français. De plus, les documents que je cite sur la guerre d’indépendance et la fondation de la république sont bien connus en Haïti et en France. J’ai traduit certains textes du français à l’allemand, et ça n’aurait aucun sens de les retraduire.

PV : Concernant votre dernier ouvrage, Haïti : Nachruf auf einen gescheiterten Staat (Haïti : Nécrologie d’un état échoué), le titre que vous lui avez donné est assez dur. Quand on parle de nécrologie c’est à la suite d’un décès.

HCB : C’est un titre dur, mais le terme allemand Nachruf est moins dur que le mot français. Ce qui est nouveau peut-être c’est le fait que je parle d’un état échoué. Un état pas seulement en décomposition, mais un état qui n’a jamais fonctionné. Aujourd’hui Haïti est sous la tutelle des Nations Unies depuis plus de 10 ans, les Haïtiens ont des difficultés à se gouverner eux-mêmes, il faut le dire ouvertement, parce que le pays pourrait retomber dans le chaos. J’ai vu ce chaos de très près, et je ne me fais pas d’illusions. Mais le titre est aussi une provocation dans l’espoir qu’Haïti puisse se redresser et surmonter les problèmes que je décris dans mon livre.

PV : Il y a une phrase récurrente dans vos livres : « Celui qui ne comprend pas le passé est condamné à le revivre ».

HCB : Oui, je cite cela plusieurs fois. On pourrait croire que c’est une phrase de Marx ou Hegel, mais pas du tout, c’est un philosophe américain, George Santayana (1863-1952) qui vivait à Rome et c’est une citation très connue aux Etats-Unis (« Those who have not understood the past are condemned to repeat it »). En Haïti, on a l’impression que l’histoire ou la politique répète toujours les mêmes erreurs, les mêmes crimes, les mêmes massacres.

PV : Vous êtes étroitement lié à Haïti de par votre histoire familiale. Votre grand-père allemand arrive à Port-au-Prince, en 1898, monte une pharmacie et se marie avec une haïtienne, qui est votre grand-mère. Dans Ombres dansantes ou le zombie, c'est moi, j’ai relevé cette phrase : « A être ainsi contraint de s’occuper de Quisqueya, B. avait consumé toutes ses énergies, et cela avait laissé dans son existence un vide que rien ne pouvait combler : peut-être était-ce pour cette raison que B. ne parvenait pas à se défaire de l’obscur objets de ses désirs » (p.233). J’ai l’impression qu’il se passe quelque chose, une relation passionnelle que vous avez vous aussi construite avec Haïti.

HCB : Oui, c’est devenu une obsession. D’ailleurs il s’agit d’un roman historique et politique dans lequel j’essaie d’expliquer Haïti aux lecteurs allemands. Cette obsession est devenue comme une osmose, parce que je me sens en même temps haïtien et allemand. Je fais partie du chaos d’Haïti. Je ne le décris pas seulement, j’y vais régulièrement, au moins une fois par an, pour rendre visite à mes amis, des intellectuels comme Laënnec Hurbon, ou des écrivains comme Frankétienne. Je vis en partie en Haïti, mais principalement à Berlin. Le sort d’Haïti me touche profondément et c’est en même temps une source inépuisable pour mes livres. Car ce que j’écris sont des histoires qu’on me raconte en Haïti, des histoires invraisemblables, fantastiques, folles, insolites. Je n’invente presque rien. Parfois, je change les noms, comme dans ce roman où je ne parle pas d’Haïti mais de Quisqueya (l’ancien nom de l’île à l’époque des autochtones, avant l’arrivée de Christophe Colomb). Haïti est ma seconde patrie où je suis obligée de retourner tout le temps, comme si un sort avait été jeté sur moi parce que mon grand-père avait épousé une haïtienne. Il a passé toute sa vie à Port-au-Prince et il est enterré là-bas. Mon grand-père était pharmacien, il avait un grand magasin qui s’est écroulé durant le tremblement de terre. Comme tous les biens des Allemands, notre pharmacie avait été confisquée au cours de la Seconde Guerre Mondiale. Mais le bâtiment était encore là, une belle maison avec des meubles en acajou, de la vaisselle en porcelaine ou en céramique avec des inscriptions et des symboles peints dessus. C’est comme si le petit-fils devait revivre les exploits et les erreurs de son grand-père, comme dans cette phrase sur ce passé qui continue à nous hanter. Haïti est devenu le sujet principal de mes livres. Ce que j’ai écrit plus tard sur l’Afrique ou d’autres régions comme l’Amérique Latine, tout cela n’aurait pas été possible sans Haïti comme point de départ. Haïti se situe au carrefour de plusieurs cultures, c’est bien connu, un pays où le mélange des langues et des civilisations a une longue tradition. Ma grand-mère était une mulâtresse, c’est le terme qu’on emploie en Haïti, et elle était considérée comme une noire en Allemagne sous le régime nazi, car à l’époque le racisme était institutionnalisé, pas seulement dirigé contre les juifs mais aussi contre les noirs. Alors qu’en Haïti, elle était considérée comme une blanche dans le contexte de la société postcoloniale. Moi, je ne me suis jamais senti exclu en Haïti du fait d’être un blanc. Là-bas, le mot « blanc » veut dire « étranger » plutôt qu’autre chose. Mes livres circulent en Haïti, ils sont lus et exercent une certaine influence dans les milieux littéraires, et parfois, on prend mon nom pour un pseudonyme, le nom de plume d’une femme haïtienne. Mais j’existe bel et bien, et j’écris sur Haïti depuis presque 40 ans.

PV : Quand on lit vos ouvrages, on remarque en quoi l’histoire est très importante en Haïti. C’est vrai que les haïtiens connaissent très bien leur histoire, elle a une place essentielle. Dans vos textes, qui sont à la fois historiques et romancés, vous mêlez la vérité et les mythes, vous mélangez la réalité et la fiction. C’est perturbant et intriguant parce que parfois vous racontez une histoire qui a vraiment existé, avec des personnages historiques, et vous introduisez des éléments surnaturels, irréels. On se demande quel est le vrai du faux, on est même tenté d’aller vérifier, historiquement parlant. Par exemple, l’histoire de la première femme de votre grand-père, qui s’appelait Pauline, fut malade en arrivant en Haïti, et fut soignée secrètement par une prêtresse vaudoue. Mais au moment ou quelqu’un découvre la bouteille, contenant ses ongles et ses cheveux enterrés dans le jardin, et la brise, Pauline meurt. Il y a aussi l’histoire de la noix de cola dont vous faites dépendre l’occupation américaine (1915-1934), ou celle de l’oncle Guillaume. C’est intéressant car finalement vous écrivez un peu comme un auteur haïtien…

HCB : Dans chaque famille on raconte des légendes, et parfois il est difficile de juger de la véracité de ces histoires. Dans ma famille, par exemple, on disait que nous aurions dû être des millionnaires car mon grand-père aurait inventé le Coca-Cola. C’est vrai qu’il a fabriqué une boisson qu’il appela Kola. On la trouve encore aujourd’hui en Haïti, elle est rose et s’appelle Kola-Champagne. C’est une boisson rafraîchissante aux extraits de noix de cola. Beaucoup de pharmacies ont expérimenté ces boissons gazeuses avant la première guerre mondiale. Coca et Pepsi Cola avaient beaucoup de précurseurs. Quand vous irez là-bas, demandez un Kola haïtien, avec un « K ». Le Kola-Champagne est très sucré et parfumé, et il réveille les esprits comme le café.
Donc mes romans sont inspirés par ces histoires qu’on racontait dans ma famille en Haïti souvent avec une relation directe au vaudou parce que les vaudouisants croient tout. Par exemple, on disait, lors de ma première visite en Haïti, en 1968, que Papa Doc pouvait se transformer en voiture, en jeep ou en limousine, et que cette voiture roulait la nuit sans chauffeur et tuait beaucoup de gens. Ce sont des histoires que j’ai notées à l’époque et que je reprends dans mes livres. D’ailleurs, Varga Llosa, le Prix Nobel de cette année, a dit que ses romans sont des mensonges, mais des mensonges basés sur des faits, c’est-à-dire qu’on choisit un fait historique et on invente une histoire à partir de, ou autour de ce fait. Parfois, la littérature est plus crédible que les faits historiques. Par exemple, j’ai inventé quelques détails de la vie et de la carrière politique de Papa Doc Duvalier que mes lecteurs haïtiens ont pris à la lettre. Ils me disent : « C’est vrai ! ». « Mais pourquoi est-ce vrai ? ». « Parce que c’est imprimé dans un livre ». Et quand je dis : « Mais c’est moi qui ai écrit ce livre ! ». Ils répondent : « Oui, mais vous êtes allemand, et l’Allemagne est un pays tellement sérieux que ça doit être vrai ». En Haïti, il y a évidemment des archives, des historiens, mais la limite entre les faits et la fiction, la frontière entre les rumeurs et la réalité n’est pas bien marquée. On est donc prêt à tout croire, et quand on va là-bas, c’est contagieux, on commence à croire que tout est possible parce que les gens le disent. De plus, on voit des choses tellement invraisemblables et folles, que l’esprit européen avec sa logique cartésienne est à la dérive, et on ne sait plus comment expliquer les évènements étranges qui se passent en Haïti. Tout cela est lié à un humour, une ironie très spécifique. Si ces faits divers sont pris à la lettre, si on n’a pas un sens d’ironie, mes romans sont plutôt pénibles à lire, je crois. Mais pour ceux qui succombent au charme d’Haïti, à cet esprit exubérant et gai, en dépit de toute la misère, ces lecteurs-là comprennent mes livres sans problème.

PV : A un moment vous exprimez le fait qu’en Haïti tout est possible, et c’est je pense ce qui fait la spécificité d’Haïti en tout cas tel qu’on la ressent. Dans Le mariage de Port-au-Prince, Toni, une des filles de votre grand-père a une liaison avec un officier allemand à Port-au-Prince. Un soir, ils vont au cinéma et assistent à une projection du film Frankenstein, soudain le film s’arrête, il y a une panne de courant, et vous dites : « on ne savait pas très bien s’il s’agissait d’une catastrophe naturelle ou d’une révolution » (p.240). C’est un peu comme ce qui s’est passé pour le séisme, les premières minutes, tout le monde y allait de son interprétation. Haïti a véritablement cette faculté à rendre tout possible, à faire que l’on peut tout imaginer.

HCB : Au début du séisme, beaucoup de gens ont cru qu’il s’agissait d’un bombardement. Parce qu’il y avait un bruit affreux comme du tonnerre qui sortait de la terre. Les vaudouisants et même les protestants anti-vaudouisants ont cru que c’était la fin du monde, le Jugement dernier. Ma grand-mère m’a souvent raconté que quand elle allait en ville, au marché ou à la pharmacie, tout d’un coup, la route était bloquée par une révolution. Je lui disais: « Comment ça une révolution ? ». Elle me répondait : « Oui, une révolution. Et à ce moment-là, il fallait garer la voiture et laisser la révolution passer, et puis on continuait son chemin ». Même chose avec les tempêtes, les ouragans et les cyclones. Donc en Haïti, la différence entre une catastrophe naturelle, un soulèvement politique ou un coup d’état n’est pas si grande.

PV : Vous parlez de manière très précise, de cérémonies vaudoues et vous relatez même le moment où vous êtes arrivés avec un problème à la jambe. Vous vous seriez fait soigner lors d’une des cérémonies. Quel est votre lien avec le vaudou ?

HCB : Autrefois, j’avais l’habitude d’assister à des cérémonies vaudoues, c’était sous Baby Doc, et l’atmosphère étant relativement libérale on pouvait sortir le soir et même la nuit sans risquer sa vie et sans être embêté par les Tontons Macoutes. J’ai été invité comme spectateur à une cérémonie, et tout d’un coup, j’ai compris que je faisais partie de cette cérémonie, que tout avait été fait pour moi et que j’étais au centre de l’attention. On me donnait à boire et à manger, et à la fin de la cérémonie, j’étais couché dans un lit, et c’était moi qui allais être marié. J’y ai épousé une vieille dame, une incarnation de la déesse vaudou Erzulie qui est la déesse de l’amour. Après cela, j’ai mis beaucoup de temps et j’ai dû écrire plusieurs livres pour me débarrasser de ces obligations. Ayant été initié, on a certaines obligations envers les dieux africains. Mais comme je ne voulais pas devenir un vaudouisant, je me suis libéré par l’écriture, en racontant tout cela. Les rites ne sont pas vraiment secrets car tout se passe en public, mais en même temps les gens de la bourgeoisie mulâtre, de la bonne société comme on dit en Haïti, n’en parlent pas en public parce que le vaudou est considéré comme une chose dont on ne parle pas. C’est la religion des paysans et des analphabètes, le culte des pauvres dans des bidonvilles comme Cité Soleil, et c’est là où se trouvent la plupart des hounforts, des temples vaudous. J’ai vu beaucoup de choses étranges pendant ces cérémonies, mais je n’ai jamais eu l’impression qu’il se passait quelque chose de surnaturel. C’étaient plutôt des phénomènes physiques et psychologiques qui sont ignorés et refoulés ou bien que l’on ne veut pas éveiller en nous parce que nous vivons dans un monde trop ordonné où nous ignorons nos capacités para-psychologiques. Dans les cérémonies vaudoues, on voit des crises de possession, des crises de folie, ça fait penser à une crise d’épilepsie, les gens s’écroulent, tombent par terre, leurs yeux sont révulsés, blancs, et  de l’écume sort de leurs bouches. Ou bien ils commencent à parler dans des langues étrangères qu’ils ne connaissent pas, on appelle cela parler Congo. J’ai vu tout ça. Mais c’est déjà décrit dans la Bible. Au sud des Etats-Unis, quand ils guérissent par le Saint-Esprit, en invoquant Jésus, les mêmes scènes se produisent. Ou bien dans le Soufisme, chez certaines sectes islamiques, il y a des phénomènes semblables, et chez les hindous bien sûr. Donc c’est un patrimoine humain qui existe un peu partout, dans le Chamanisme en Asie aussi bien chez que les Indiens d’Amérique du Nord et du Sud. Mais dans le vaudou, il y a un effet de synergie, car les Dieux africains sont identifiés depuis longtemps avec les Saints de l’Eglise. Les vaudouisants vont aux cérémonies le samedi et à la messe le dimanche. Le catholicisme et le vaudou ne s’excluent pas. Autrefois c’était différent, il y a même eu des campagnes contre le vaudou menées par l’Eglise dans les années 1940. Mais en général le catholicisme et le vaudou s’entendent bien tandis que les Protestants et les missionnaires américains sont très intolérants envers le vaudou et ils interdisent aux croyants d’assister aux cérémonies. Parfois des prêtres vaudous sont attaqués et les temples, appelés hounforts, sont incendiés par ces fanatiques.

PV : Avant de commencer l’entretien, nous parlions de « question noire » et vous me disiez qu’il n’y a pas de « question noire » en tant que telle en Haïti. Certes, mais qu’en est-il alors des questions raciales puisque nous savons qu’il existe une distinction très forte entre Noirs, Mulâtres et Blancs, bien propre aux Antilles, que les Haïtiens pensent en termes de différenciation sociale ? Un écrivain comme René Depestre s’est engagé au côté du mouvement de la négritude, et dans un autre genre, au moment de Duvalier, on parlait de noirisme, ce sont donc des questions qui ont préoccupé Haïti.  

HCB : Oui, vous avez tout à fait raison. Mais le noirisme et la négritude ne sont pas la même chose. Haïti est une république indépendante depuis 1804. Et les blancs n’ont plus joué un rôle important après l’indépendance. Les Français, y compris des femmes et des enfants, furent massacrés par ordre de Dessalines, tandis que les blancs qui restaient sur place étaient soit des diplomates, soit des commerçants car Haïti avait besoin d’eux comme intermédiaires pour son commerce extérieur. Donc il y avait toujours un petit nombre de blancs, mais ils étaient bien vus et ils le sont jusqu’à aujourd’hui. Il n’y a pas de préjugés raciaux en Haïti comme par exemple, à la Jamaïque. Par contre, il y a un  problème social et psychologique entre les mulâtres et les noirs. Autrefois, les mulâtres étaient la classe riche et aisée, et ils avaient la réputation d’être arrogants, hautains, snobs et méprisants envers les noirs. Après l’indépendance, la majorité du peuple était des ex-esclaves, mais il y avait aussi cette minorité, une espèce d’aristocratie mulâtre qu’on enviait pour sa richesse. Cela ne signifie pas que les mulâtres contrôlaient le pouvoir politique qui était réservé aux représentants de la majorité, le chef d’état ayant toujours, ou presque toujours, été un Noir.
Le noirisme était l’idéologie politique de Duvalier, mais aussi de son ennemi Aristide, un gauchiste, tandis que Duvalier était plutôt un homme de droite. Mais les deux partageaient les préjugés du noirisme. En tant qu’idéologie politique, cela veut dire que l’on veut promouvoir les défavorisés, que l’on veut donner plus de postes aux noirs et écarter les mulâtres qui étaient devenus riches parce qu’ils avaient fait des études, parce qu’ils parlaient des langues étrangères et avaient voyagé et étudié à l’étranger. Presque toute l’élite intellectuelle venait de cette classe des mulâtres, par exemple Jacques Roumain, le fondateur du Parti Communiste en Haïti et l’auteur du roman Gouverneurs de la rosée. Ma tante Jeanne, qui était une mulâtresse, m’a toujours dit : « Ah, tu te trompes, il n’était pas communiste, c’était un homme très fin qui portait des chemises de soie ». « Mais, en dépit de ça, il a fondé le Parti Communiste ! ». Cette distinction entre noirs et mulâtres s’exprime dans des proverbes créoles qui montrent les préjugés des deux cotés. On dit par exemple: « Nèg rich se mulat, mulat pov se nèg » (Un noir riche est un mulâtre, un mulâtre pauvre et un noir). Ou de manière plus insolite : « À bas les mulâtres, vive les mulâtresses ! », parce que les mulâtresses sont considérées comme très chics et érotiquement attirantes. Vous retrouvez cela dans beaucoup de poèmes et de chansons en Haïti. Il y a donc une relation amour/haine entre noirs et mulâtres. Le côté sérieux, triste et tragique de cette histoire c’est que les mulâtres ont souvent été massacrés et persécutés politiquement, non seulement par François Duvalier, mais déjà au début XIXème siècle, lors de la guerre du sud entre Toussaint Louverture et son rival, le général Rigaud. Plus tard, les mulâtres étaient terrorisés par Soulouque qui s’est fait couronner comme empereur d’Haïti d’après le modèle de Napoléon III, et par Papa Doc quand il y avait une tentative de guérilla dans le sud d’Haïti, soutenue par Cuba. Les villes portuaires du sud ont été pillées par les Tontons Macoutes et ils ont tués, torturés et violés beaucoup de gens. Les mulâtres savent très bien qu’ils ne peuvent pas exercer le pouvoir politique pour longtemps, car le président doit toujours être un noir sinon les masses populaires seront mécontentes. C’est un conflit dont on ne parle pas ouvertement, mais quand on connaît Haïti bien, on comprend ce qui se passe en coulisses. Officiellement, c’est un pays sans préjugés raciaux, mais la réalité est différente. Par exemple, les soldats brésiliens étaient célébrés en Haïti comme une équipe de football lorsqu’ils sont arrivés avec l’ONU, mais plus tard ils sont tombés en disgrâce parce qu’ils se comportaient comme des racistes. Les Argentins et les Chiliens étaient encore plus méprisants envers le peuple haïtien car il n’y a pas de noirs dans leur pays. Toutes les tentatives de réconcilier les classes ou les acteurs politiques en Haïti pour résoudre la crise permanente de l’état et du gouvernement, toutes les tentatives ont échoué, et les fonctionnaires onusiens, les bureaucrates et les militaires de l’Amérique latine, ne comprennent pas Haïti mieux que les Canadiens car ils ne parlent ni français, ni créole et ne connaissent ni l’Afrique, ni l’Europe. Tout cela a créé un malaise assez profond. Les Haïtiens sont mécontents avec la présence de l’ONU, et en même temps ils ont besoin des casques bleus pour maintenir un minimum de sécurité.    

PV : La situation est d’autant plus compliquée qu’après le séisme, la communauté internationale s’étant mobilisée de toute part en promettant 10 milliards d’euros dont seulement 1 milliard a été reversé pour le moment, les acteurs institutionnels et gouvernementaux haïtiens ne savaient plus où donner de la tête parmi les offres multiples d’aide à la reconstruction.

HCB : Il y a beaucoup trop d’acteurs internationaux en Haïti et cela créé une confusion totale. Au lieu d’encourager les initiatives des Haïtiens on ne leur donne pas la chance d’avoir leur sort entre leurs mains et quand on s’habitue à l’aide qui vient de l’étranger, de l’extérieur, on devient de plus en plus dépendant. Les gens ont même cessé de réparer les nids de poules sur les routes ou bien un pont écroulé, tout doit être fait par l’ONU ou par des organisations internationales. L’effet est désastreux parce que les Haïtiens perdent le sens de l’initiative et du travail en attendant des aumônes. L’industrie humanitaire et caritative ne fait pas appel aux capacités, aux facultés du peuple haïtien et de son élite. Il y a pourtant des ingénieurs, des architectes, des médecins, des dentistes et des intellectuels très compétents en Haïti, mais ils quittent le pays parce qu’ils ne trouvent pas de travail. Par exemple, en ce moment les médecins et les pharmaciens ont beaucoup de problèmes parce que les soins médicaux et les médicaments sont distribués gratuitement par des organisations internationales, donc le peuple n’est plus prêt à payer pour ces services. On peut reprocher à l’ONU qu’elle n’emploie pas assez de spécialistes haïtiens. Mais ce qui est encore plus grave, c’est qu’elle n’écoute pas ce que les Haïtiens ont à dire. Par exemple, il y a des commissions pour les droits de l’Homme qui ne se sont jamais entretenues avec les organismes qui existent depuis très longtemps en Haïti et qui défendent les droits humains. Il y a un sismologue haïtien, Claude Prépetit, qui a fait ses études à l’Ecole des Mines de Paris, et qui avait prédit le tremblement de terre. Il n’a jamais été consulté par l’ONU. C’est de l’incompétence totale ! L’ONU coûte beaucoup d’argent ! Nous avons tendance à croire que les choses vont s’améliorer quand les casques bleus interviennent quelque part, mais tout ce qu’ils font c’est écrire des rapports à leur quartier général à New-York pour demander plus d’argent et plus de personnel ! Bien sûr sans eux, ce serait pire, mais l’ONU n’est pas la solution au problème, elle fait partie du problème.

PV : Dans Ombres dansantes ou Le Zombie c’est moi, vous dites : « Haïti est un Etat marron, cela veut dire un Etat qui se cache devant ses citoyens comme un forçat évadé, vit de vol et de pillage et se dérobe avec une grande habileté à toute responsabilité de ses méfaits » (p.139).

HCB : C’est ça ! L’état n’existe pratiquement pas, surtout là où on en a besoin. En même temps, le gouvernement est présent là où on ne veut pas le voir, par exemple à la douane pour bloquer des livraisons de médicaments ou de vivres, et il crée des obstacles bureaucratiques ridicules. L’Etat et le gouvernement sont en général absents, mais avant le tremblement de terre, quand les bâtiments des ministères étaient encore debout, ils ne faisaient pas leur travail, ils n’étaient pas performants, comme on dit en anglais. Par exemple, le cinéaste Raoul Peck, qui était à un moment donné ministre de la Culture, raconte dans son livre Monsieur le ministre... Jusqu'au bout de la patience (1998) qu’il ne pouvait rien faire, que son ministère ne fonctionnait pas, même sa voiture de service n’était pas disponible et la plupart du temps utilisée par d’autres personnes. En Haïti, les structures administratives manquent et les ministères opèrent dans le vide, c’est pour cela que rien ne fonctionne. Le mot corruption est trop faible, car il s’agit de kleptocratie organisée : chaque député, par exemple, a droit à deux voitures, une maison, un bureau en ville, une secrétaire, une maîtresse, enfin la maîtresse n’est pas payée par l’Etat, mais en pratique elle l’est. En même temps, c’est une énigme pour moi ou une contradiction difficile à comprendre, il y a des gens très compétents, très intelligents, prêts à faire leur travail ce qui n’est pratiquement pas possible dans ces conditions-là. La plupart d’eux se sont retirés dans la vie privée ou dans la société civile (une alliance de 184 organisations dont les membres faisaient partie du mouvement de contestation contre Aristide) car c’est un secteur qui n’est pas corrompu et où l’on peut développer des idées et des projets alternatifs mais souvent sans effets réels.

PV : Le 28 novembre 2010 auront lieu les élections présidentielles, j’imagine que vous allez les suivre attentivement.

HCB : Oui, mais je ne vais pas y aller… Pour un pays déstabilisé et chaotique comme Haïti, ce n’est pas une bonne idée de tenir des élections dix mois après un tremblement de terre. Les élections coûtent beaucoup d’argent et vont être payées par l’étranger. En même temps, le gouvernement Préval ayant perdu toute sa crédibilité, un changement profond est nécessaire. On se contente d’administrer le chaos ou de le limiter afin de créer des conditions de vie acceptables. Je ne parle pas seulement de la classe politique mais du peuple qui risque sa vie chaque jour : les accidents de la route, les enlèvements, les assassinats - tout cela a atteint un degré de chaos où la vie devient invivable pour la majorité des Haïtiens. Par exemple, une journaliste allemande, Carolin Emcke, qui est en Haïti en ce moment pour le journal Die Zeit, a eu un accident de voiture très grave. Et l’hôpital général, en ville, est dans un tel état de désorganisation que quand on y va avec une blessure ou une infection, on peut être sûr de ressortir avec une maladie plus grave. Beaucoup de gens quittent l’île pour toujours parce qu’ils en ont marre de la vie en Haïti. Par exemple, les membres de ma famille ne veulent plus y retourner à la suite du séisme, ils vivent maintenant au Canada ou en Floride. Mais en dépit de tout cela j’aime Haïti, j’aime y retourner pour passer quelques semaines, mais chaque fois quand je reviens en Allemagne, je suis content de rentrer sain et sauf. Le chaos d’Haïti me rafraîchit et me rajeunit, mais il ne faut jamais oublier qu’on y risque sa vie.

PV : Vous connaissez sûrement ce proverbe qui dit : « on sait quand on part en Haïti mais on ne sait jamais quand on en reviendra ». Cette phrase pour imager le fait que quand on va en Haïti, on peut tomber amoureux de ce pays, il se passe quelque chose, comme une symbiose. Cela n’arrive peut-être pas à tous, mais la vie que vous menez, les gens que vous rencontrez, ce qu’on vous raconte, ces histoires que vous avez évoquées, font aussi que l’on construit un imaginaire fantasmagorique.

HCB : Haïti n’est pas un pays normal, comme les autres, c’est un pays extrême dans tous les sens du terme, un pays dont on tombe amoureux à jamais. Cela m’est arrivé, et c’est pour cela que j’écris des livres sur Haïti. Mais mes livres ne se vendent pas très bien en Allemagne parce qu’Haïti n’est pas une priorité pour les lecteurs allemands. Au contraire, ceux qui n’y ont jamais été ne comprennent pas de quoi je parle. Ce sont seulement les diplomates, les humanitaires, les coopérants qui ont passé quelque temps en Haïti, en Afrique ou dans d’autres pays du tiers-monde qui sont mes lecteurs, mais c’est une minorité.

PV : Est-ce que vous pensez que les Allemands, pas forcément les diplomates ou ceux qui ont voyagé, sont intéressés par Haïti. Parce qu’il y a très peu d’ouvrages littéraires sur Haïti en Allemagne. Il y a celui d’Heinrich von Kleist Les fiançailles à Saint-Domingue (Die Verlobung in St. Domingo) (1808) ; ceux d’Anna Seghers Die Hochzeit von Haïti (1949) et Drei Frauen aus Haïti (1980), et aujourd’hui, il y a vous. Y a-t-il d’autres textes ?

HCB : Il y a aussi une pièce d’Heiner Müller intitulée Der Auftrag (La mission) (1979) qui parle d’une tentative d’exporter la révolution des noirs d’Haïti à la Jamaïque. Ce texte est basé sur une nouvelle d’Anna Seghers Das Licht auf dem Galgen (1961). Heiner Müller s’est intéressé à Haïti, il avait lu un de mes livres dont il a utilisé quelques éléments pour écrire cette pièce de théâtre inspirée par la révolte des esclaves. Les Allemands s’intéressent à Haïti parce que nous vivons dans un pays extrêmement ordonné et organisé, c’est pour cela que nous sommes fascinés par le chaos et le désordre. Et Haïti, en ce sens, est encore plus extrême que l’Afrique. Heinrich von Kleist a écrit une nouvelle sur Haïti après avoir été emprisonné au fort de Joux, dans le Jura, où Toussaint Louverture est mort. Anna Seghers était une amie de Jacques Roumain, le grand écrivain haïtien, communiste comme elle, qu’elle a rencontré au Mexique. D’origine juive, elle s’était réfugiée au Mexique avec d’autres anti-fascistes et y a fréquenté Jacques Roumain qui fut à l’époque Ambassadeur d’Haïti. C’est lui qui l’a encouragée à écrire un recueil de nouvelles intitulé Die Hochzeit von Haïti (Le mariage d’Haïti). Mais en général, les Allemands ne savent pas très bien de quoi je parle. Mon éditeur, le directeur de Suhrkamp Verlag, m’a dit une fois: « Combien dois-je vous payer, Mr Buch, pour que vous cessiez d’écrire sur Tahiti ? Ou s’agit-il de Hawaii ? » Par contre en Suisse, on connaît mieux Haïti, peut-être parce qu’ils sont bilingues, les Suisses s’intéressent au tiers-monde et à Haïti, dont le héros national est mort au fort de Joux près de la frontière suisse. Il y avait des Suisses dans l’armée de Napoléon, comme il y avait des Polonais et des Allemands parmi ces soldats envoyés à Saint-Domingue pour y rétablir l’esclavage. Les Allemands et les Suisses ont déserté et ils se sont rangés du côté des Polonais pour soutenir les esclaves noirs dans leur lutte contre le régime colonial français. C’est pourquoi on rencontre parfois des gens blancs et blonds aux yeux bleus avec des noms polonais ou allemands en Haïti.

*Le choix de la minuscule pour les termes « blanc », « noir » et « mulâtre » incombe à l’écrivain.

Hans-Christoph Buch est un écrivain et journaliste allemand, né en 1944.
Ses ouvrages sur Haïti : Haïti : Nachruf auf einen gescheiterten Staat (2010); Ombres dansantes ou Le zombie, c'est moi (2006) – Tanzende Schatten oder der Zombie bin ich (2004); Haïti Chérie (1990); Le mariage de Port-au-Prince (1986) – Die Hochzeit von Port-au-Prince (1984)
Site Web : http://www.hans-christoph-buch.de/

Pauline Vermeren est doctorante en philosophie à l’université Paris 7 et chercheuse pour un projet européen de recherche à l’université Viadrina (Frankfurt-Oder). Elle a travaillé auprès du gouvernement français pour la reconstruction du système éducatif en Haïti suite au séisme du 12 janvier 2010.

Dimanche 24 Octobre 2010
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Catalogue des films / Film Catalog

Editeur et distributeur de DVD indépendant, le Collectif 2004 Images est spécialisé dans la production documentaire haïtienne et présente des films d'auteurs inédits, qu'il diffuse auprès du grand public, des festivals de films et dans le réseau des médiathèques et universités. Il intègre également à son catalogue des oeuvres de réalisateurs étrangers, qui portent un regard singulier sur Haïti. Pour connaître les droits de diffusion et d'acquisition, n'hésitez pas à nous contacter info@collectif2004images.org


Independant film publisher and distributor, the Collectif 2004 Images, is specialized on Haitian documentary ; it's large catalog of films includes those made by Haitian authors as well as foreign filmakers baring a singular view on Haiti. Most of our films are available for the general consumer and institutions. Please, check with us for the rights info@collectif2004images.org



Claudia Brutus, plasticienne
L' "Ode à la Mémoire" de Ronald Mevs
Sébastien Jean
Eddy Saint-Martin, plasticien
Manuel Mathieu
20 artistes pour haïti
Chantal Regnault
Marie-Louise Fouchard
 	Le Collectif 2004 Images, présent à la 5ème Journée des associations franco-haïtiennes - le 28 juin 2008
Charles Carrié
Exposition: "Femmes en mythologie, mythologie de femmes" et portraits d'artistes
Seisme du 12 janvier 2010: Des oeuvres à partir des débris...
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