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Haïti dans le monde

Élodie Barthélemy chevauchée par l’histoire - Paraboles d’un Tout-nouveau-Monde



Les œuvres réunies dans l’exposition Nou la (Nous sommes debout) qui rassemble Élodie Barthélemy et Hervé Télémaque, sont frappées au coin du sceau de « la bibliothèque haïtienne », un feuilletage de récits généalogiques ou initiatiques qui suture tout à la fois le rêve de liberté des marrons, la saga des « jacobins noirs », les déchirures identitaires et le voyage mystique Nan Ginen (l’Afrique fabulée par les anciens esclaves déportés à Saint-Domingue, le fleuron de la triangulation française). À la réappropriation des bonnes feuilles du roman national du bout d’île caribéen, viennent se greffer les boutures de mythologies intimistes.



Élodie Barthélemy chevauchée par l’histoire

Paraboles d’un Tout-nouveau-Monde




" Le fruit pourrit dans la terre et nourrit l’espoir de l’arbre nouveau" 

Jacques Roumain, Gouverneur de la rosée.



C’est en soi un symbole fort de voir cette plasticienne franco-haïtienne à l’ombre tutélaire d’un des précurseurs de la figuration narrative généralement considéré comme le plus français des artistes haïtiens et le plus haïtien des artistes français, du fait de son enracinement dans le paysage artistique hexagonal. Cette présence-témoin est renforcée par son choix d’accompagner Élodie Barthélemy par l’offrande d’un hommage pictural rendu à Hector Hyppolite, l’ancêtre totem de la peinture naïve haïtienne dont la légende fut popularisée par son ami André Breton le mentor des surréalistes. « Le dernier voyage d’Hector Hyppolite en Afrique n° II » (2000), est une réinterprétation philosophique et formelle de « Femme assise » (1947-1948), un tableau représentant une matrone au repos dans une posture méditative appuyée sur l’accoudoir du fauteuil d’un intérieur cossu tel qu’Hyppolite se le figurait. Télémaque introduit dans cet univers carré aux coloris d’une sage sobriété, un jeu dynamique de perspective et de transparence en redécoupant l’espace par une superposition protubérante de formes triangulaires aux couleurs flamboyantes. La femme de chair s’efface au bénéfice d’une silhouette presque spectrale campée dans un hors-lieu intemporel et géométrique dont le modèle comporte de subtils indices. De même dans cette composition condensée aux allures de rébus, Télémaque ne conserve qu’un discret rappel des dessins rituels (vèvè) qui ornementent la robe de la belle par une ligne serpentine. Le peintre semble indiquer le chemin d’un nouveau récit universel, hybride et complexe, ce que souligne le titre qui renvoi allusivement au légendaire personnel d’Hyppolite artiste-oungan (prêtre) et aux mythologies collectives inspirées du vaudou haïtien. Il questionne du même coup par ce clin d’œil ironique, l’hégémonie de la grille de lecture primitiviste des beaux-arts sur la création plastique haïtienne réduite à une de ses expressions dominantes.

On retrouve ce geste de déprise-reprise en écho, mais sans aucune forme de mimétisme, dans les créations picturales et volumétriques d’Élodie Barthélemy réparties en deux sections portant sur  le drame historique haïtien et un jeu de miroir entre vie et trépas. Plasticienne, mais également scénographe, elle organise un dispositif de mise en scène des signifiants fondamentaux de l’histoire socioculturelle par la théâtralité de l’œuvre. Pressée par un réel à raconter, elle tisse son récit en agençant des objets composites autour d’évènements souches et de nœuds de résistances, ouvrant la voie à la perception de ce qui se passe ailleurs tout en prenant garde de se tenir continument au seuil. Cet art du passage, en abolissant frontières et séparations, conjugue et reconfigure ici et là-bas à travers une rencontre féconde entre la syntaxe visuelle de sa patrie et la grammaire imagée de sa matrie. Pour dépeindre l’immoralité et la cruauté de l’esclavage, Élodie Barthélemy investit les canons bourgeois de l’académisme classique (peinture d’histoire ou marine, portrait équestre ou en-pied, portrait de chasse). Elle souligne ainsi la collusion des élites de la bonne société marchande avec le commerce du « bois d’ébène ». Cet usage culmine dans  un des tableaux emblématiques de la série des petites annonces, « Le sommeil des philosophes ». Deux hommes distingués sont allongés côtes à côtes, une main sur le cœur l’autre respectivement posée sur un livre au titre éloquent : « La Bible », « Code Noir ». La dominante bleue renforce l’onirisme de la scène. D’autres compositions de la série redisent le statut de biens-meubles des esclaves ou dénoncent la cruauté du capitaine Rochambeau ordonnant en avril 1803 au corps expéditionnaire sous son commandement à propos des chiens affrétés de Cuba : « vous devez leur donner des nègres à manger » ! Même si la peinture n’est pas son médium privilégié, l’artiste fait montre d’une large palette en se jouant de ses codes dans une série de petits formats au chromatisme terreux (de l’Afrique à l’Amérique), proche de l’expressionisme figuratif et du réalisme synthétique des naïfs.

Choisissant de se colleter avec la thématique des racines, Élodie livre bataille au karcher à la boue dans une performance physique et revisite les épisodes exemplaires de la geste révolutionnaire haïtienne (la bataille de Vertières du 18 novembre 1803). Au terme de ce corps à corps à la terre-mère, elle substitut le hêtre francilien au Mapu (fromager), le grand arbre-reposoir redouté et vénéré par les vaudouisants, comme pour interroger métaphoriquement les périls du déboisement en même temps que la muséification des objets cultuels. Dans ce contexte le symbolisme de l’arbre est polysémique, selon qu’on l’observe sur le versant poétique ou l’approche sous un angle cosmique. L’installation « Toussaint Louverture des cendres » nous rappelle le cri prêté au héros ambivalent et ambiguë de l’émancipation, déchouké (déraciné) d’Haïti pour être embarqué vers le Fort de Joux dans le Jura par les troupes napoléoniennes aux ordres du Général Leclerc (1802): « En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l'arbre de la liberté des Noirs ; il repoussera par les racines, parce qu'elles sont aussi profondes que nombreuses ». On saisit le rapprochement qui transfigure le végétal en métonyme du rapt politique. On devine ses métamorphoses en demeure spirituelle accueillant les mânes des ancêtres et les Lwa (les génies du panthéon vaudou), dont une des familles domestiques est justement identifiée sous le nom de Lwa-racine. Au carrefour du circuit de l’esprit et de la matière, l’arbre représente la prospérité, l’antique dualisme ordre/désordre, incarnant de ce fait la triade fondatrice naissance/vie/mort. Hospice des esprits protecteurs, l’arbre peut aussi s’avérer menaçant comme le suggère « Le nid », une œuvre qui emprunte l’apparence tranchante d’un bras armé d’une machette, l’outil paysan. Le socle circulaire qu’on retrouve aux pieds du groupe de sculptures garni de libations tient lieu de tracé rituel avec la puissance d’évocation d’une ceinture de protection ou d’un « pacte de sang ». Il figure l’alliance du ciel, de la terre et des eaux-souterraines. Élodie ajoute à la variété des moyens plastiques de son lexique des bouteilles personnalisées par un étiquetage et des rubans bicolores, des calebasses décoratives (« fécondation in kwi ») et le mobilier funéraire renouant avec la tradition religieuse populaire des ex-voto. Dans le diptyque photographique « Nourrir les dieux » Élodie affirme son désir de soigner les morts pour s’assurer la paix, en veillant à la paix des esprits. Cette installation réactive la pratique sociale du Manje-lèmò qui consiste à alimenter les défunts en provisions pour qu’ils ne manquent de rien au long de leur voyage dans l’invisible. Là encore le réemploi de ces objets du quotidien dans la création plastique vise à nouer un dialogue imaginaire avec l’au-delà qui n’interdit pas leur circulation dans l’univers rituel au moyen de pratiques cérémonielles et d’un encodage visuel crypté. Ces bouteilles anthropomorphes remplissent l’office d’une invitation à la rencontre des imaginaires et interrogent la destinée. Quand elles contiennent des tessons brisés en guise de racines (« sans racine »), elles nous exhortent à transcender les blessures vives. Elles symbolisent par ailleurs le voyage transatlantique des captifs africains identifiés aux âmes prisonnières des zombis, leurs descendants allégoriques ; « boat people, bottle people », une œuvre éminemment contemporaine nous interpelle sur la condition des migrants et nos expériences de liberté psychique.

Comme les artistes port-au-princiens de la grand-rue, Élodie Barthélemy recycle les matériaux de récupération et réinterprète les procédés artisanaux en introduisant le fer découpé ou des vêtements d’occasion. Elle enchevêtre les récits dans une quête métaphysique du secret de la vie et de la mort, du rapport du plein au vide, de la substance à la forme, de l’enveloppe au contenu, de la maternité : des langes au linceul. Ce cheminement la rend attentive au carnaval de l’histoire et au discours de la science sur le vivant, en transbordant dans un contexte occidental qu’elle estime trop sécularisé des références enchanteresses inspirées des rites de passage de la spiritualité haïtienne. Le spectateur est invité à prendre toute sa place dans le processus créatif en travail comme dans l’interprétation d’une œuvre ouverte et intuitive qui prétend poser plus de questions qu’elle ne proposerait de réponses, une œuvre sur le métier.                            



Franck H. Ekra, critique d’art. 


Exposition Nou la, Galerie IUFM Confluence(s), Lyon - du 17 mars au 23 avril 2010



Lundi 15 Mars 2010
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