Accueil
Envoyer à un ami
Version imprimable
Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte
Haïti dans le monde

"Écrire les Caraïbes, lire la Caraïbe" (Inédit) par Yves Chemla



Réponse au questionnaire envoyé par Gens de la Caraïbe

1/ Quels sont les auteurs de la Caraïbe (antillais et haïtiens ?) qui intéressent le lectorat en Europe ? Pourquoi ?
2/ Les rencontres littéraires qui prennent la Caraïbe comme thème ont elles du succès ? quelles sont leurs particularités ?
3/ Les auteurs de la Caraïbe sont-ils enseignés dans les cursus universitaires ? quelle est la place des auteurs de la Caraïbe dans l’enseignement de la littérature, en secondaire et à l’université ?
4/ Le public perçoit-il une différence entre les auteurs de la Caraïbe et les auteurs africains ?
5/ Est ce que les origines antillaises ou les points de vue culturels/géographiques ne nuisent pas à la reconnaissance des auteurs dans les genres généraux (roman policier, jeunesse, bande dessinée, théâtre ) ex : Pour un roman policier écrit par un antillais, comme Le Meurtre du samedi Gloria de Confiant, est il un roman antillais ou un roman policier ?
6/ Y a t-il des pays de la Caraïbe dont les auteurs sont plus publiés que d’autres ? si oui, quelle en est la raison ?
7/ Quel est l’archétype des héros dans la littérature antillaise contemporaine ?
8/ Quels auteurs sont traduits dans d’autres langues ? ( Gisèle Pineau, Condé ….) quels sont les pays d’Europe dans lesquels les auteurs antillais et haïtiens sont les plus lu ?
9/ En poésie, quels sont les thèmes qui reviennent ?
10/ Comment se porte la diffusion des auteurs antillais et haïtiens en Europe ? quelles perspectives ?

_________________________________________________________________________________

Toute la difficulté tient dans ce déplacement : d'un côté la diversité et le marquage, de l'autre, une perception globalisante, mais qui, on le sait, n'est pas propre à cette région littéraire. Sans cesse, on se frotte à cette difficulté dans l'approche de la qualification, et on tente soit de la minimiser, en réfutant – ou dépassant- les qualifications nationales, en circonscrivant des périmètres régionaux, soit en les inscrivant dans des géographies nationales. Celles-ci ne sont aussi pas aussi confirmées qu'on voudrait le penser : l'espace est celui de l'histoire coloniale et plantationnaire, et, depuis les emprises qui relèvent de la doctrine de Monroe jusqu'aux départements français, la géographie nationale y est souvent appréciée de manière incertaine. Au centre de ce dispositif géopolitique, on remarque la place éminente d'Haïti, sans relâche convoquée comme l'icône des luttes contre l'esclavage et pour l'Indépendance, mais dont les romanciers et les poètes exigent actuellement de revisiter ce qui a été tu dans l'histoire héroïque, et dont l'absence expliquerait, peut-être, une part des désastres actuels. Créoles, espagnole, anglaise, néerlandaise, française … sont les langues parlées dans cette région, dont chaque espace s'avère identifié, également par cette marque. Les territoires ne sauraient être pris dans la confusion, encore moins être considérés comme interchangeables.

Et cependant, le tropisme avéré des lectorats français semble aller vers l'indistinction, tout en penchant, semble-t-il, vers les littératures écrites en français. Il est certain qu'au-delà des perspectives courantes et quelque peu faussées, la prise en considération d'un imaginaire îlien semble toujours fonctionner, même s'il s'est aussi agrandi de la prise en considération des réalités caraïbéennes et antillaises, prenant en charge aussi les stéréotypes courants : l'ex-Perle des Antilles est alors assimilée à l'enfer vert, par exemple. Les salons du livre, notamment celui de Paris, mais aussi, jusqu'à l'édition 2007, celui du livre de l'Outremer, sont perçus aussi comme les seules librairies dans lesquelles il soit possible de trouver les textes recherchés, voire désirés. Les rencontres littéraires, également, attirent des publics renouvelés, souvent en demande d'information : parfois, la naïveté des questions souligne précisément ces aspirations, et on ne saurait les banaliser péremptoirement, en reproduisant de manière inversée, des schémas ressentis par ailleurs comme détestables.

En effet, s'il existe déjà des champs d'études avérés dans les universités – on pourra toujours estimer qu'ils sont insuffisants, voire trop mêlés, dans des découpages encore plus larges et transversaux – littérature nègre, littératures du sud, d'expression française, étude linguistiques des créoles -, il n'empêche : les spécialités sont désormais stabilisées, et il est terminé le temps où des polygraphes pouvaient indifféremment être déclarés "spécialistes" de ce champ, si mal identifié alors. Antillanité, champ caraïbe, littératures nationales du continent africain, sont analysés, étudiés, enseignés dans de nombreuses facultés européennes. Et chaque unité a désormais identifié son ou ses territoires. Il n'en est pas toujours de même pour le lecteur-consommateur, qui s'appuie soit sur la critique littéraire journalistique, longtemps défaillante, soit sur ses propres parcours et sa logique de lecture pour avancer dans des approches qui s'informent progressivement, et s'intéressent à une différenciation qui ne procède pas nécessairement de manière scientifique. C'est ici l'imaginaire qui prime.

Mais aussi, les institutions elles-mêmes s'appuient sur cet imaginaire : ainsi, en 1999, l'auteur de ces lignes a-t-il mis en relation deux géants de la littérature, qui ne se connaissaient pas, lors du Salon du Livre de l'Outremer, où ils étaient invités à dédicacer leurs oeuvres : Émile Ollivier et Ahmadou Kourouma. Lors d'un mémorable Salon du Livre de Cayenne, seront réunis autour d'une même table, Franketienne, Confiant, Khadra, Dongala, Beyala, Mabanckou, Patient, Victor, Laferrière, Agénor, Couao-Zoti… La différenciation passe d'abord, pour les lecteurs, par un temps indifférencié, mais peu à peu, bien entendu, les tracées ouvertes sont identifiées. Il faut en tous les cas le penser. Le questionnement auquel ces auteurs étaient soumis était celui de leur appropriation du champ des littératures dites "du Sud". À quoi ils répondaient qu'ils étaient d'abord des écrivains, et que les Sud étaient eux aussi divers et très nettement différenciés. On s'en serait douté, mais encore fallait-il le proférer. Récemment, certains d'entre eux, signataires du manifeste pour une littérature-monde ont encore réaffirmé leur position, pas toujours comprise par les institutions, mais clairement posées pour les éditeurs.

Les multiples salons, rencontres, foires du livre renforcent encore cette approche des auteurs, qui sont en général identifiés à d'"étonnants voyageurs", produits devant des spectateurs et des lecteurs de moins en moins étonnés.

Cette considération, il faut aussi l'entraîner vers les écrivains de la Caraïbe et des Antilles : entre l'ancrage identitaire, culturel, linguistique, national, et les réseaux de diffusion et de distribution majeurs, ils relèvent aussi de ce rapport complexe à ce que Casanova a appelé La République mondiale des lettres. Il y a des lieux institutionnels de reconnaissance, et, même si ceux-ci bougent, ils sont aussi marqués par la langue d'écriture, dont les espaces nationaux tentent de s'approprier symboliquement les textes. On le perçoit dans les récompenses décernées : Danticat, par exemple, aux États Unis, ou Chamoiseau, en France.

Mais aussi, il ne faut pas éluder la question : sur quels ressorts l'attirance du lecteur agit-elle ? Répondre à cette question oblige ici à prendre des risques. D'abord, bien certainement, des thématiques, mise en perspectives par des personnages porteurs de paroles. La remise en question généralisée des violences de l'histoire, particulièrement celles qui sont induites par la modernité technique et économique, et les phénomènes d'acculturation sont, en général, au centre des récits et des thématiques poétiques, qui manifestent souvent un ancrage exacerbé à un espace clairement décrit, prenant l'allure d'une prise de paroles. Tout se passe comme si la revendication exprimée par Jose Marti à Cuba, Price-Mars en Haïti, ou Césaire en Martinique, par exemple, de penser par soi-même et pour soi-même était (enfin) devenue clairement la part essentielle du réel dans les lettres, même si cet espace avait été très nettement ouvert et déjà mis en perspective par les écrivains, romanciers, poètes et essayistes haïtiens au XIXème siècle : leur existence était déjà perçue comme une écharde dans le pied des tenants du discours racialiste en Europe et ailleurs. Mais quand même, de nombreux textes échappent aussi à cet ancrage thématique : la trilogie de Ségou, par laquelle Maryse Condé a connu une renommée internationale dit aussi que l'approche par le terroir est limitative.

C'est sans doute du côté de la langue que les marques sont les plus décisives : dans ces textes, bien plus sûrement qu'ailleurs, se donne à lire et à entendre ce que l'on a coutume de nommer des contacts de langues. Plus sûrement, des frottements, et rarement des caresses. C'est dans la langue que se manifestent les gerçures de cette histoire à la fois lamentable et pathétique, l'étampe de la plantation, c'est-à-dire la marque de l'ancienne propriété. Mais c'est aussi par cette étampe que se nomme la marque. Langue à la fois honnie, mais aussi revendiquée comme revanche sur la mise en parenthèse et la négation de l'humanité, elle devient à la fois enjeu, par quoi la reconnaissance est avérée, mais aussi césure d'avec l'origine criminelle. Les textes déroulent alors dans les mots eux-mêmes le ressaisissement de la langue, conférant à celle-ci la faculté d'évocation nécessaire à l'entreprise littéraire. Et c'est sans doute de ce côté aussi que l'attente du lectorat trouve son aire. Ce n'est plus la seule langue caractérisée par une histoire unitaire qui se donne à lire, mais bien ce qui dans la langue a gardé trace de l'histoire et laisse entendre, entre autres traces, l'impensé des cultures classiques.

La traduction des œuvres littéraires de la Caraïbe ouvre alors un terrain nouveau, celui de la mise en relation de ces histoires, dans le dedans de la langue. Le risque, toujours, est de renoncer, pour le traducteur, à la nécessaire excentration dont il est redevable, et de se complaire dans des traductions exoticisantes. A contrario, la réussite du roman de Perez-Sarduy, Les Bonnes de la Havane, publié par Ibis Rouge et récipiendaire du prix de la Caraïbe 2008 – accordé dans un très grand silence des organes de presse métropolitains - témoigne de la vitalité des relations et des traductions à l'intérieur même de l'espace concerné. Ce qui a touché dans le roman dépasse de façon très nette le seul contexte cubain. C'est toute la question des déchirures entre l'ancrage et la fuite, pour reprendre l'expression de l'haïtienne Yanick Lahens, qui s'y joue.


Enfin, on ne saurait non plus passer sous silence que cette présence des écrivains caraïbes détermine également l'espace d'une concurrence parfois exacerbée avec les écrivains qui relèvent des littératures naguères centrales, on ne saurait l'occulter : l'institution littéraire est, notamment actuellement, en France, mise en demeure d'interroger les enjeux croisés du marché, la recevabilité idéale des œuvres, et leur réception véritable. Dans le cas des départements et des possessions coloniales, cependant, le reproche de la concurrence est, bien entendu, irrecevable, sauf si la revendication indépendantiste est prise en charge par les intéressés. On serait néanmoins en droit de s'interroger sur la sincérité de celle-ci, tant on pourrait retrouver dans cette posture un schéma de pensée récurrent dans toute l'histoire coloniale, qui est la critique de la colonialité depuis le centre, pour des raisons de concurrence.

Mais on est aussi en droit de s'interroger aussi sur les inévitables effets de mode, qui ont pour effet de minorer certaines entreprises littéraires particulièrement notables, et les littératures caraïbes, à terme, souffriraient, elles aussi, d'une désaffection des lecteurs, en raison des effets induits par la saturation des stéréotypes. Cette crainte ne paraît pas actuellement dénuée de fondements, et il paraît nécessaire que ces auteurs s'interrogent sur cet engouement des lecteurs.

Mais les écrivains ont de la ressource : l'histoire littéraire des dernières décennies a montré les prolongements, et les renouvellements des matrices précédentes. C'est avec optimisme que l'on considérera la présence des écrivains de Martinique, de Guadeloupe, d'Haïti, de Cuba… dans de nombreuses maisons d'édition, des deux bords de l'outremer. Si le regard est la plupart du temps posé sur les réalités endurées par les êtres les plus vulnérables et les plus en quête d'eux-mêmes et de la réalité de leur présence au monde – très rares sont les textes et les poèmes qui s'arrêtent sur les plus fortunés, célébrant la douceur de vivre au milieu du chaos -, la relation est au cœur de la plupart des préoccupations. Relation entre les membres des familles, entre les uns et les autres, reconstruction des lignées, dénonciation des impostures sociales reproduites malgré une apparente libération de la parole, retrouvailles avec la parole insue de l'intime, conscience aiguë de sa propre présence dans un paysage bouleversant et bouleversé, et sens de cette conscience dans un monde secoué de conflits, ouvrent ainsi une série perspectives qui ne sauraient échapper à tous les lecteurs, quel que soit leur lieu d'existence et de lecture. Il est établi pour les écrivains de la Caraïbe qu'ils racontent des histoires dignes d'intérêt, tout autant que celles que racontent les autres écrivains.

Telles sont quelques réflexions inspirées par le questionnaire proposé, et auquel il ne conviendrait de répondre avec précision qu'à partir d'enquêtes rigoureuses, mais nécessaires.

Yves Chemla est titulaire d'un doctorat en lettres et sciences humaines de l'université de Paris 4 (La Question de l'autre dans le roman haïtien contemporain, sous la direction de Jacques Chevrier, mention très honorable), il publie depuis quelques années des notes de lectures et des articles consacrés aux écrivains de langues française, notamment dans la revue Cultures Sud (ex Notre Librairie). Il est l’auteur de « La question de l'autre dans le roman haïtien contemporain » paru chez Ibis Rouge en 2003.

Visitez le site d’Yves Chemla et retrouvez la plupart des textes écrits ces dix dernières années.

Dimanche 1 Août 2010
Lu 1154 fois


Catalogue des films / Film Catalog

Editeur et distributeur de DVD indépendant, le Collectif 2004 Images est spécialisé dans la production documentaire haïtienne et présente des films d'auteurs inédits, qu'il diffuse auprès du grand public, des festivals de films et dans le réseau des médiathèques et universités. Il intègre également à son catalogue des oeuvres de réalisateurs étrangers, qui portent un regard singulier sur Haïti. Pour connaître les droits de diffusion et d'acquisition, n'hésitez pas à nous contacter info@collectif2004images.org


Independant film publisher and distributor, the Collectif 2004 Images, is specialized on Haitian documentary ; it's large catalog of films includes those made by Haitian authors as well as foreign filmakers baring a singular view on Haiti. Most of our films are available for the general consumer and institutions. Please, check with us for the rights info@collectif2004images.org



Claudia Brutus, plasticienne
L' "Ode à la Mémoire" de Ronald Mevs
Sébastien Jean
Eddy Saint-Martin, plasticien
Manuel Mathieu
20 artistes pour haïti
Chantal Regnault
Marie-Louise Fouchard
 	Le Collectif 2004 Images, présent à la 5ème Journée des associations franco-haïtiennes - le 28 juin 2008
Charles Carrié
Exposition: "Femmes en mythologie, mythologie de femmes" et portraits d'artistes
Seisme du 12 janvier 2010: Des oeuvres à partir des débris...
Recherche



Inscription à la newsletter

Les News


L M M J V S D
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
31            

Partager ce site