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Haïti dans le monde

Du monde au chevet d’Haïti par Gustavo Torres



Ligue des Droits de l'Homme

section Fort-de-France

créée en 1903

 

Du monde au chevet d’Haïti

par Gustavo Torres* pour la section Martinique de la Ligue des Droits de l’Homme

22 mars 2010

 

Les peuples vont leur pas, Majesté ; leur pas secret.

in la tragédie du roi christophe

acte III scène 6

 Aimé Césaire. 1963. 

 

 

Il y a des pays qui sont tellement plus que des pays qu’ils cessent d’être des lieux concrets et deviennent des mythes.

 

Il y a des pays qui ne sont plus des pays mais des légendes et qui font davantage par leur rayonnement à l’extérieur que pour leur propre peuple.

 

Haïti est de ceux-là…

 

L’ursss fut ainsi, durant des décennies, davantage l’épouvantail qui permit aux syndicats occidentaux de remporter les grands combats pour le droit du travail de ce coté-ci du rideau de fer que la grande aventure sociale qu’on voulait bien croire, et elle préserva ainsi paradoxalement le système capitaliste libéral…

 

Cuba est encore aujourd’hui davantage un modèle pour les débats de café-de-commerce des intellectuels latino-américains que la réalité d’un peuple fatigué qui crut pouvoir bâtir seul une voie différente de celle imposée par l’hégémonie américaine de l’après Monroe…

 

Haïti est lui aussi victime de cette distorsion pénible qui en fait un mythe (la première République nègre) et empêche de voir sous les lustres des vernis décrépis, la réalité d’un peuple laminé par des siècles d’irrespect…

 

Certes Toussaint Louverture, drapé dans les oriflammes des Lumières et tenant tête à Napoléon proclama l’indépendance de Saint-Domingue en 1804 « au nom des noirs et des hommes de couleur … » en faisant d’Haïti un exemple et un soutien pour tant et tant d’autres indépendances que l’invasion de l’Espagne par ce même Napoléon allait déclencher en Amérique…

Mais aussi un modèle pour tant et tant d’hommes de couleur qui subissent encore aujourd’hui, au sein des grandes démocraties donneuses de leçons, la discrimination abjecte des incurables blancs…

 

Haïti chérie…

 

Et pourtant, comme la Révolution Française des Marat, Saint-Just ou Babœuf se mua rapidement en triomphe de la bourgeoisie opportuniste, ainsi à Haïti, les Lumières devinrent vite un carnage intestin qui, de Jacques Ier au Roi Christophe mit à terre en moins de trois ans toute idéologie constructive… déchaînant une violence qui allait durer tout le xixème siècle et qui n’aura fait le bonheur que des puissances occidentales qui profitèrent largement des successives dictatures aussi stériles que passagères…

 

… pour n’aboutir finalement qu’à l‘invasion américaine de 1915 qui fit d’Haïti un protectorat au nom de la conviction profonde de son Président que le modèle américain peut être exporté et qu’il doit être imposé par la force car les peuples ont envie de démocratie …

Ce cher Woodrow Wilson, Président des États Unis d’une Amérique décidée à monter d’un cran la doctrine Monroe, déjà lancée depuis la fin de la conquête de l’ouest en profitant d’une puissante armée laissée au chômage pour déclarer la guerre à l’Espagne en 1898 et se saisir de Cuba et de Puerto Rico…

 Intervenant alors en même temps le canal de Panama et le Nicaragua, envoyant des troupes tenter de capturer Pancho Villa au Mexique et envahissant la République Dominicaine en 1916, instituant la prohibition en 1917 et interdisant le parti Communiste en 1920 pour finir prix Nobel de la paix en 1919…

 

Hélas le xxème siècle ne fut guère moins terrible pour ces femmes et ces hommes à qui la traite avait lavé le cerveau, l’esclavage ôté toute humanité et qu’un siècle et demi de dictatures militaires avait laissé à son propre compte…

Car si les « règnes » de papa et baby Doc se sont appuyés sur les oungans et sur l’armée, celui d’Aristide n’advint qu’après le déchoukage de ces deux corps structurants pour plier ensuite lui-même en discréditant à coup de chimères la théologie de la libération sur laquelle les ti’kominotés l’égliz prétendaient réorganiser le pays…

 

… et finir sur l’embargo américain décrété par l’onu en 1993 pour punir le coup d’état du lieutenant général Raul Cedrars, puis par l’occupation depuis 2004 d’une minustah sans boussole ni autre objectif que d’éviter l’anarchie, et qui mirent définitivement Haïti à nu.

 

C’est peu dire alors que le désastre causé par le tremblement de terre en janvier dernier venait frapper un peuple déjà exsangue et à la dérive… et dont le sort méritait largement, bien avant le cataclysme, qu’on lui portât secours…

 

Mais le mythe obnubilait les cœurs… et l’on choisit de gloser sur Haïti, en vantant son passé exemplaire et glorieux ou en pointant du doigt les élites ou la diaspora soi-disant démissionnaires… sans vouloir voir, dès nos vérandas opulentes, le désarroi des femmes et des hommes que l’Histoire a abandonné depuis des siècles…

 

Haïti, Ayti chérie…

 

Aujourd’hui le monde « civilisé » se penche, contrit et affligé, à ton chevet…

Bien heureux celui qui réussira à percevoir, entre les intérêts géopolitiques, sous les stratégies économiques et derrière nos misérables agissements de rachat de nos âmes repues, ces femmes, ces hommes et ces enfants haïtiens et leur regard depuis cet autre bord du monde duquel aucun d’entre-nous n’a la moindre idée…

 

Car ce sont ces enfants, ces femmes et ces hommes qu’il s’agit aujourd’hui d’aider.

Ces enfants, ces femmes et ces hommes, je me répète, que la traite a vidé de leur mémoire, que l’esclavage réduisit au rang de bêtes et que deux siècles d’abandon ont maintenu à l’écart de tout…

 

Et ce n’est pas rien, une République de dix millions de personnes dont la moitié est illettrée sinon analphabète (80% en 1982 !) et dont 80% la population scolaire n’est toujours pas prise en charge aujourd’hui malgré les campagnes d’alphabétisation de 1943 (et sont débat entre créole et français), de 1983 (la mission alpha de l’église), de 1994 (Aristide) ou de 2004 (wi mwen kapab)…

 

Car l’alphabétisation est un enjeu majeur mais nul ne peut ignorer qu’elle n’est pas neutre et que tout enseignement véhicule une vision du monde et constitue de fait un enjeu civilisationnel… (beaucoup s’accordent aujourd’hui pour dire c’est justement de la « mission alpha » que sont partis les grands chamboulements qui suivirent la chute de François Duvalier et que le passage de 80% à 55% du taux d’alphabétisation a donné au peuple haïtien des nouvelles armes pas toujours bien acceptées de tous au point que l’église elle-même vint à mettre fin au programme…)

 

Alors oui l’alphabétisation, mais laquelle ?, avec quels programmes ?…

Faut-il scolariser les filles ? faut-il éduquer en créole ou en français ? faut-il laïciser l’éducation ?… quelle « civilisation » s’agit-il finalement d’y instiller… ?

 

Aussi, pour des raisons sensiblement similaires, la reconstruction matérielle d’Haïti soulève les mêmes inquiétudes :

Quelles technologies proposer ?, quels matériaux ?, quels savoir-faire ?

Car on a trop vu, dans ce monde de faux philanthropes, les tonnes de béton banché, les chemins de grue et les fenêtres en aluminium se déverser avec la meilleure volonté pour finalement se substituer aux artisans locaux, à leur connaissance ancestrale et aux réseaux économiques traditionnels jusqu’à les faire disparaître… liant pour toujours les pays « aidés » à leur « bienfaiteurs » du nord, trop contents de s’être assurés des nouveaux marchés captifs…

 

Et quels espaces pour Ayti ?

Car nous savons aujourd’hui de manière suffisamment expérimentée que si l’espace - la forme de l’espace - n’induit pas des comportements sociaux (une famille Berbère logée dans un hlm deux-pièces-séjour-cuisine ne devient pas une famille petite-bourgeoise occidentale), elle inhibe et finalement détruit l’habitus culturel d’origine (sans les lieux qui confortent leur vision du monde, les pratiques quotidiennes qui se ressourcent normalement dans l’occupation « rituelle » de l’espace traditionnel finissent par se déliter et se perdre).

 

Ainsi, l’espace de la kaz et de son rythme articulant progressivement le lien entre l’espace public et celui du privé…

… et celui de la kou, organisant le lien social et économique des « familles élargies »… ou celui plus global de l’occupation du territoire et de l’usage du sol…

Tous déterminants pour préserver ce que Ayti a pu, malgré tant et tant d’empêchements, construire de dignité et de joie de vivre.

 

Il est donc indispensable de ne pas soumettre Ayti à l’espace occidental, à ses rues rectilignes, à son cadastre borné, à ses maisons bourgeoises, à ses villes industrielles et à son urbanisme « fonctionnel »…

 

Il y a à Ayti quantité de personnes compétentes capables de traduire l’espace haïtien à l’usage de l’aide internationale.

Mais encore faut-il que celle-ci arrive à se défaire de son outrecuidance conquérante et accepte d’aider Ayti à devenir Ayti et non pas le réconfort de nos certitudes.

 

Alors oui, reprenons le travail de Toussaint Louverture là où il a été dévoyé, mais sans négliger ce que Césaire se permettait de pointer à son sujet : « davantage attaché à déduire l’existence de son peuple d’un universel abstrait qu’à saisir la singularité de son peuple pour la promouvoir à l’universalité » [[1]]url:#_ftn1

 

C’est cette singularité de l’âme haïtienne qu’il faut aujourd’hui sauver encore et encore… à Ayti et partout dans le monde.

 

 

Fort-de-France, le 22 mars 2010

* Gustavo Torres est architecte et urbaniste

 



[[1]]url:#_ftnref1 Aimé Césaire in Toussaint Louverture, La Révolution Française et le problème colonial. Page 344 de l’édition de 1981. Présence Africaine. Paris 1961.


Vendredi 9 Avril 2010
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