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En Haïti

Chronique d'une catastrophe annoncée, le dernier documentaire d'Arnold Antonin par Pierre Clitandre



Nous avons assisté, en primeur, au premier documentaire haïtien sur le tremblement de terre du 12 janvier 2010.Il faut voir les images et leur montage technique pour se rendre compte que ceux qui sont restés, après ce séisme dévastateur, ont un devoir de témoignage. Malgré le constat d’un état des lieux horrible, Arnold Antonin croit encore à l’ultime éblouissement de son pays martyr.

Arnold Antonin qui avait, pendant des mois, mobilisé la communauté urbaine haïtienne sur la problématique de la dégradation de l’environnement, sortait des manifestations politiques à chaud pour entrer dans des thèmes moins partisans, plus généralement citoyens et nettement plus dynamiques dans le cadre des « refondations » de notre société. La Société civile abordait, avec lui et le Centre Pétion –Bolivar, d’autres sujets qui  n’avaient rien à voir avec les sentiers battus des batailles de palais et des accusations conjoncturelles. C’était comme des actes prémonitoires aux désastres à venir.
 Comme militant, il ressentait le tournant capital que le discours politique devrait prendre. Comme professeur en économie politique, il nous apprenait que le combat des rues devait avoir d’autres slogans qui s’installeraient dans la permanence nationale. Comme cinéaste, il se remettait lui-même en question. Le fantastique des « Amours d’un zombi » se muait, lentement, vers des préoccupations urgentes. Le 12 janvier 2010 est venu comme un grand coup de massue. On attendait les images du cinéaste. Elles viennent, troublantes et tragiques, avec détails minutieux, pessimisme événementiel et espoir de renouveau dans « Chronique d’une catastrophe annoncée. »

L’heure est fatale. Elle est dite par la voix  de Pierre Brisson sur fond de l’église du Sacré-Cœur dans une lueur crépusculaire. Puis, c’est non pas la panique, mais le chaos total. Les rues sont devenues toutes blanches, comme si un suaire inattendu tombait sur la ville. Sans transition, la mécanique de la mort est montrée par la caméra qui tremble en certains endroits ou qui, comme brusquement arrêtée par la stupeur, se plante, figée, sur la cour de l’Hôpital général pour montrer l’horreur à son top niveau. On se croirait devant les scènes de fours crématoires du nazisme.

C’était pourtant Port-au-Prince qui se réveillait le 13 janvier, tétanisée par l’indescriptible et l’innommable. On devine Arnold Antonin, surmené, la « tète encombrée par tant de décès », aidée par Karméliau Moïse. Les rues n’étaient plus les mêmes. Les maisons n’étaient plus que des châteaux de cartes tombés de leur propre poids. Toutes les institutions sont frappées de plein fouet par le « monstre ». La Banque de la République d’Haïti, Le Caribean Market,  l’Hôtel Montana, les écoles, les universités, les cathédrales, la Prison centrale où ont pris la fuite des centaines de prisonniers, c’est la plus grande pagaille par ces « temps modernes » au cours desquels les esprits avertis ne cessaient d’alerter sur l’anarchie urbaine.
De façon presque chronologique, la catastrophe annoncée est suivie au jour le jour avec son cortège de ruines et de désarroi. Une seule radio donne le signe de la vitalité d’une métropole ensevelie sous les décombres. La caméra montre la perspective d’une ville qui bouge mais dont le mobile premier est de  reprendre l’errance, d’aller d’un endroit à l’autre, sans itinéraire que de voir l’horreur dans tous ses états. Les premiers secours viennent pourtant de cette troublante déambulation. Des patriotes, dépourvus de tout, cherchent à sauver des vies en identifiant une plainte ici, une lamentation là, un cri sous un pan de mur tombé. On doit féliciter Antonin et son équipe d’avoir montré que les haïtiens n’ont pas été dépassés par les événements. Ils n’ont attendu ni le gouvernement, introuvable pendant  deux jours, ni la communauté internationale encore hésitante à intervenir.
                                                       
 L’AEROPORT : UN LIEU D’INFLUENCE

Un homme de la rue, offusqué par toute cette lourde hésitation,  tire la conclusion devant la caméra que « C’est Dieu qui fait son travail et on l’attend  pour y mettre un peu d’ordre. » La déclaration est chargée d’ironie. Mais, elle signifie, surtout, que, malgré les alertes dont on disait que cela venait de quelques illuminés, les autorités locales n’étaient pas prêtes à répondre à un tel événement. Des conférences ont été tenues, des émissions à la radio ont parlé de l’imminence de la catastrophe, on rapporte même que « Le Dossier du séisme » était sur les bureaux des responsables depuis des années.
Le cinéaste Antonin a montré des images de colloques au Centre qu’il dirige et des manifestations pour la protection de l’environnement.  Une photo de Micha Gaillard a été « zoomée » de cette importante manifestation du 9 juillet 2009. On sait ce que le « sort » a réservé à cet infatigable militant de la cause de la modernité haïtienne.
Quand arrive « la solidarité internationale », c’est d’abord de nos frères dominicains, comme le souligne le documentaire. L’aéroport est devenu un lieu de bataille et d’influence entre les « amis d’Haïti », ce qui complique politiquement et dans sa logistique, l’aide humanitaire. « On se dispute les rôles », dit le narrateur du documentaire. Ainsi, s’établit, sur l’énorme chaos, la grande pagaille de la doctrine de Monroe. « Chronique d’une catastrophe annoncée » ne s’arrête pas à ces enjeux de coulisses. Mais d’avoir montré que du Quartier général de la Minustah aux corps gisant dans la putréfaction sur la cour de l’Hôpital général c’est la même désolation, cela suffit amplement pour dire que la catastrophe naturelle n’a pas fait, par le hasard des failles, des choix politiquement corrects.
La topographie de l’horrible phénomène montre que des lieux n’ont pas été souterrainement ciblés. Les vues de la ville de Léogane indiquent la destruction la plus aveugle. L’écroulement du palais national désigne, en partie, le traumatisme des autorités publiques. La destruction du palais de justice, du Parlement, du Centre d’Art, de la cathédrale épiscopale avec ses fresques, de la cathédrale de Port-au-Prince et de ses vitraux, de la résidence de l’architecte Albert Mangonès, de celle de Jacques Roumain, de toutes « les églises agenouillées », des édifices publics et privés à Pétion-Ville ou au Centre ville, tous bousculés par le tremblement de quelques secondes, c’est pratiquement un vent de fin de monde, comme le suggère le documentaire.
Pourtant, ce dernier ne sombre pas dans le pessimisme apocalyptique et les grandes annonces religieuses de désastres. Cette chronique montre que les hommes des cette terre désorganisée  ont préparé, par l’esprit prédateur de survie, l’incontournable « désastre »  comme l’annonçait le poète Christophe Charles et le fracas ultime. La musique rap mêlée aux airs racines traduit les contradictions entre une urbanité monstrueuse, où sont passées les sculptures de récupération de la Grand’Rue ? et l’appel aux esprits qui ne répondent plus, mécontents de tant de saccage fait à l’harmonie naturelle.
A côté de ce spiritualisme suggéré, « Chronique d’une catastrophe annoncée » étale la rationalité des spécialistes. « Le pays n’était  jamais construit », dit l’un. « C’était le modèle du chaos urbain, » argumente-on. « Il faut craindre de se stabiliser  dans l’assistance humanitaire et de laisser s’étendre une économie clandestine  tandis que le départ des élites qui devraient repenser la reconstruction annonce, ici, la Somalie des caraïbes pour une période assez longue. »
Arnold Antonin a le mérite de ne pas rester dans ce pessimisme des bureaucrates faisant l’éloge de la technocratie aseptisée en pleine catastrophe d’un pays dont il n’a cessé de montrer les richesses artistiques et intellectuelles dans ses multiples documentaires. Ce « scripteur »  de notre imaginaire artistique, devant l’immensité des dégâts et les devoirs qui attendent chaque citoyen, plonge le spectateur dans le merveilleux, l’enfance, le coucher de soleil non pas dans la perspective ancienne des cartes postales touristiques des années 50, mais dans une dynamique mentale de refondation de notre esprit et d’une nouvelle alliance avec la nature.
On sourit d’un bonheur inédit à voir des enfants, dans un camp de sans abris, danser sur un air de zouk. S’il y a là un signe de solidarité et d’identité caribéennes, Antonin nous fait comprendre que nous devons tout mettre en œuvre pour permettre aux jeunes générations de réussir là où, par la négativité des réussites individuelles exacerbées, nous avons préparé pour eux le plus sulfureux des volcans.
La leçon à tirer : il faut désormais développer, face aux catastrophes, la culture de l’audace et le devoir d’imagination.
 


Vendredi 9 Avril 2010
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