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En Haïti
Amour, sexe et genre incarnés : les esprits du vaudou haïtienpar Elizabeth McAlisterSi vous visitez un jour Haïti et avez la chance d'être invité à un office religieux appelé "dans", il faudra vous préparer à assister à une sorte de long opéra dansé. Si vous n'êtes pas encore initié à ce rite vous aurez droit à une place d'honneur, sur une chaise dure, face au lieu de la cérémonie où vous pourrez observer à l'envi les percussionnistes d'un côté, le chœur des adorateurs chantants et dansants de l'autre.
De là, assis toute la nuit, vous suivrez du mieux que vous pourrez cette cérémonie belle et complexe qui passe d'une danse tranquille semblable à une danse de cour à une démonstration enflammée. Vers les cinq heures du matin, comme vous serez arrivé en milieu de soirée, il vous deviendra pénible de garder les yeux ouverts et cela malgré la musique, la chaleur et la proximité de vos voisins. (1)
C'est alors, aux petites heures de l'aube, qu'arriveront les esprits Guédés pour chevaucher ("monte") les danseurs. Et quel changement soudain par rapport à la bienséance de la veille ! Les femmes et les hommes, le visage poudré de blanc et portant des lunettes de soleil où il manque un verre, lâcheront dans un gémissement nasillard des bordées de mots si obscènes qu'il vaudrait mieux les taire et parmi lesquels bite, chatte et pédé sont les plus agréables. Après avoir adressé les pires vulgarités à l'auditoire le plus respectable, ils s'arrêteront pour chanter : "approche ta bite de la chatte, mon cher, et enfonce-là jusqu'à l'os." Les femmes, "montées" par le lwa (esprit), se changeront en hommes. Agrippant des bâtons de marche – certains sculptés d'un pénis au sommet – elles entameront le gouyad, une danse grinçante et gémissante du Banda, parodie stylisée de la relation sexuelle. A en juger par les chansons que chantent certaines de ces femmes faites hommes, vous diriez qu'elles sont devenues homosexuels. Et pendant que continue la chanson dédiée aux esprits Guédés, les hommes aussi se mettront à ressembler à des masisi, des pédés. Un homme semble même être devenu une femme, tout occupé qu'il est à dégoiser avec son groupe. Les Guédés qui tournoient dans la pièce sont avant tout portés sur la gaudriole, insolents, blagueurs. S'ils ne vous embarrassent pas, ils vous font rire. Si vous êtes professeur et commettez l'erreur de vous présenter comme Dr. untel ou unetelle, les esprits Guédés vous diront qu'ils ont mal au zozo (pénis) et vous demanderont de les guérir. Toute la congrégation hurlera de rire. Si vous êtes enceinte, le Guédés exécutera une bénédiction spéciale au-dessus de votre utérus – ces esprits qui habitent dans les cimetières, sont en effet spécialistes pour guider les âmes d'un monde à l'autre. Les Guédés sont des cadavres vivants, de grands guérisseurs, de fameux travailleurs, et les reines absolues du spectacle dans ce théâtre divin de pouvoir et de genre. Les esprits Guédés jouent, miment et caricaturent le genre et la sexualité afin d'atteindre à la connaissance culturelle et à la mémoire – dont eux seuls peuvent supporter la douleur et la vérité. Les Guédés sont presque toujours les esprits d'anciens esclaves noirs. Si vous apprenez à les connaître ils vous diront comment ils ont été torturés, comment ils ont souffert et comment ils sont morts. Et quand vient l'aube et que vous vous levez pour quitter cette cérémonie où vous avez été ridiculisé puis oublié vous entendez encore la voix nasale des Guédés qui résonne à l'intérieur, "Miyo miyo miyo, pédés, gouines, oh…" Examiner de quelles manières la classe, la race, le genre et la sexualité sont construites et sont même constitutives l'une de l'autre a tenu une grande place dans les études universitaires. Des érudits se sont intéressés à la façon dont ces aspects de la culture et de l'identité changent au cours de l'histoire mais aussi en fonction du lieu. Cependant, de tels travaux ne prennent que trop rarement en compte le facteur religieux, ce qui est paradoxal, puisque l'intention d'un système religieux est bien de construire le monde avant d'en imposer son sens comme "la vérité". Il va sans dire que l'on ne peut saisir dans sa globalité la manière dont l'amour, le genre ou la sexualité agissent dans une société donnée sans s'attarder sur le rôle de la religion et de ses pouvoirs multiples. Cet article vise à observer la relation complexe entre la religion et l'élaboration de l'amour, du genre et de la sexualité. Quels processus religieux engendrent quelle pratique particulière en ce qui concerne l'émotion, la sexualité ou le genre ? Et quels sens prennent telle ou telle pratique dans tel ou tel endroit particulier ? J'entends explorer ici la manière dont les adeptes de la religion afro-haïtienne appelée vaudou utilisent des tropes historiques, nationaux et transnationaux, de l'amour, du genre et de la sexualité pour modeler leur identité. Mon point de vue est que dans le vaudou haïtien, les éléments d'une construction spécifique du genre et de la sexualité existent en dehors du discours catholique dominant, et cependant en négociation avec lui. Fondées sur des rites religieux et sur une intelligence des forces surnaturelles qui passe par une mise en scène, ces constructions créoles du genre et de la sexualité sont révélatrices des différentes façons dont la puissance s'empare des corps et les construit. Lire la suite Retour à la page précédente Mercredi 25 Juin 2008
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